« Sciences-Po Aix marchande ses diplômes à l’étranger », un article de Médiapart

Un article de Médiapart faisant suite aux lettres adressées au directeur de l’IEP d’Aix quant à l’externalisation des diplômes d’Etudes politiques :

« Sciences-Po Aix marchande ses diplômes à l’étranger »

03 OCTOBRE 2014 | PAR LOUISE FESSARD ET JEAN-MARIE LEFORESTIER (JOURNALISTE À MARSACTU)

« Pour renflouer ses caisses, l’IEP a choisi d’externaliser des diplômes d’État auprès d’organismes de formation privés en France et à l’étranger. Plusieurs enseignants-chercheurs accusent son directeur de « brader » les diplômes via des « masters illégaux ».

Enquête en partenariat avec le site Marsactu. En cette rentrée 2014, les tramways strasbourgeois étaient redécorés aux couleurs de l’Institut d’études politiques (IEP)… d’Aix-en-Provence. Il s’agit d’une publicité pour un master délivré par une école privée en partenariat avec l’institut aixois comme il en fleurit partout, y compris dans les villes qui comptent déjà un IEP. Dans un courrier daté du 30 septembre 2014, six directeurs d’IEP s’inquiètent du développement vertigineux de partenariats avec des organismes de formation privés mis en place par l’école d’Aix. Ils menacent son directeur de l’exclure du concours commun s’il ne revient pas sur cette politique. Car le master d’études politiques de Sciences-Po Aix s’exporte désormais un peu partout en France et à l’étranger. Pour renflouer ses caisses, l’IEP a choisi depuis 2008 de nouer des partenariats avec plusieurs organismes de formation privés, comme l’Institut de gestion sociale (IGS), qui promettent aux étudiants du monde entier l’obtention de masters de l’IEP (bac + 5) en échange de droits d’inscription substantiels.

Le directeur de Sciences-Po Aix Christian Duval n’a même pas pris la peine de s’expliquer face à ses pairs. Contrairement à ce qu’indique l’IEP dans un communiqué de presse portant sur un incident intervenu entre un professeur et une élève, il ne s’est pas rendu à Lille où se tenait mardi 30 septembre leur réunion. Problème d’avion officiellement. Cela ressemble fort à une dérobade, tant les questions se multiplient autour de sa politique de développement.

Début juillet déjà, quatre enseignants-chercheurs de l’IEP ont démissionné de leurs fonctions administratives pour protester contre une stratégie qui transforme, selon leurs courriers, cet « établissement public prestigieux en sous-Business School dans laquelle des intérêts privés s’immiscent de plus en plus ». Jean-Charles Jauffret, historien, André Cartapanis, économiste, Franck Fregosi, spécialiste de l’Islam, et Philippe Aldrin, directeur du Cherpa, le centre de recherches de l’IEP, accusent Christian Duval de« brader » les diplômes et la marque Sciences-Po. Ils pointent des « masters illégaux (…) dirigés par des amateurs ». Le 10 septembre, les représentants étudiants au conseil d’administration ont à leur tour réclamé plus de « transparence » sur la politique de partenariats, s’inquiétant pour « leurs conséquences sur la valeur du diplôme ».

À l’entrée de l’hôtel du 18e siècle qui abrite l’IEP à Aix-en-Provence, le mur des partenaires, inauguré en juin 2014, affiche la couleur : CMA-CGM, banque Lazard, LCL, GDF Suez, Onet, Société des eaux de Marseille, Airbus Helicopter, Ricard, etc. L’établissement public, dont le conseil d’administration est présidé par Christine Lagarde, directrice générale du FMI, est fier de son « ouverture » sur le monde privé. Une nécessité avant tout économique. Son directeur Christian Duval, arrivé en septembre 2006, pointe « un désengagement de l’État très net à l’égard des universités depuis les lois Pécresse en demandant aux établissements de se débrouiller ». « Quand je suis arrivé à la direction il y a huit ans, le budget de fonctionnement était financé à 80 % par l’État, désormais c’est à 40 % », affirme-t-il.

Il a donc fallu aller chercher de l’argent en France comme à l’étranger : certains étudiants surnomment le directeur « Air Duval » pour ses déplacements tous azimuts. En 2008, il confie cette politique de développement à un ancien diplômé en formation continue de l’IEP, Stéphane Boudrandi, ensuite nommé directeur adjoint. Ex-auditeur de l’Institut national des hautes études de la sécurité et de la justice (INHESJ) et membre d’un cabinet d’affaires aixois, ce consultant prend la tête du master « management de l’information stratégique » de l’IEP, délaissé par les étudiants de Sciences-Po. Malgré le départ de l’enseignante-chercheuse qui pilotait ce master, Sciences-Po le maintient. Seul aux manettes, Stéphane Boudrandi l’oriente vers l’audit social, les ressources humaines, la responsabilité sociale des entreprises. Bref, des domaines de compétence plus proches des formations d’écoles de commerce que de Sciences-Po, dont le cœur de métier reste les carrières publiques.

Sous la direction de Boudrandi, le master 2 devient la tête de gondole de l’IEP pour attirer des partenaires privés (Institut des études d’administration et de management, Wesford université, IGS, Cesi, etc.). C’est ainsi que ce diplôme d’État est aujourd’huiproposé par Wesford université à Genève et Clermont-Ferrand pour la modique somme de 23 700 euros par an. Ou encore par l’IGS (Institut de gestion sociale) à Lyon, Paris et Toulouse pour 11 200 euros. Depuis la rentrée 2014, le Cesi (Centre d’études supérieures industrielles), un autre organisme privé, le décline également en formation continue dans neuf villes françaises moyennant 5 000 euros de frais d’inscription. Sur ces sommes, l’IEP touche environ 1 000 euros par étudiant (contre 470 euros pour les étudiants arrivés par la voie classique du concours).

En 2014, Sciences-Po Aix a ainsi diplômé « 200 étudiants extérieurs pour 280 étudiants en interne », selon le directeur qui reconnaît avoir atteint un seuil à ne pas dépasser. Une vraie machine à cash, puisque les cours sont totalement pris en charge par les organismes de formation privés, Sciences-Po se contentant de concevoir la maquette de l’enseignement et d’assurer le suivi et la validation des mémoires. La ligne budgétaire « Autres ressources », qui recense essentiellement les gains nés des formations à l’étranger, est passée en 2013 de 300 000 à 1 million d’euros. Des étudiants peuvent ainsi décrocher un master d’études politiques sans avoir jamais croisé un enseignant en science politique de l’IEP.

Pour les organismes privés qui peuvent délivrer des diplômes d’État, l’IEP constitue une véritable « agence de diplomation » dont ils mettent le label en avant dans leurs publicités. Certains enseignants de l’IEP se sont ainsi récemment étranglés en découvrant que le groupe IGS faisait de la retape pour recruter des étudiants en Chine en mettant en avant le master de Sciences-Po Aix. Ils ont également découvert sur Internet la création des neuf masters avec le Cesi, « sans information ou validation par les instances collégiales en interne », assure un professeur. « Nous allons vers des organismes de formation qui ont pignon sur rue », se défend Christian Duval. Le directeur dit toutefois comprendre les inquiétudes des enseignants et des représentants étudiants.

Les universitaires démissionnaires affirment ne pas avoir été associés à la conception et à la mise en œuvre de ces formations, qui portent sur des domaines très éloignés de ceux traditionnellement enseignés dans les IEP. « Ces masters n’ont reçu aucune habilitation et sont dirigés par des amateurs », accuse Jean-Charles Jauffret dans sa lettre de démission.

En fait, le ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche a bien validé en 2011 le master d’étude politique d’Aix-en-Provence ainsi que quatorze spécialités, dont celle de « management de l’information stratégique ». Mais il n’a jamais examiné les différents sous-parcours créés depuis par l’institut. « Vous pouvez créer des parcours au fil des années sans en référer au ministère, s’ils ne s’éloignent pas trop de la philosophie du master, explique Thierry Paul, vice-président à la formation d’Aix-Marseille université qui appose son sceau sur les diplômes de l’IEP. Au bout de cinq ans, le ministère demande à ce que l’établissement dresse un bilan et c’est sur cette base qu’il renouvelle ou non l’habilitation.

Un réseau s’appuyant sur la marque Sciences-Po

Sur son site, Sciences-Po Aix propose aujourd’hui seize spécialités de masters aux étudiants dont seules quatorze ont été validées par le ministère. Deux semblent donc totalement hors des clous : « management et gouvernance des entreprises » ainsi que « marketing et attractivité territoriale », toutes deux dirigées par des non-universitaires. Car Aix-en-Provence fait figure d’exception au sein du réseau des IEP : plusieurs de ses masters sont dirigés par des non-universitaires, anciens journalistes, consultants ou chefs d’entreprise.

Seul le nom de Stéphane Boudrandi figure ainsi sur la plaquette du master professionnel et recherche « management de l’information stratégique ». Face à notre étonnement, Christian Duval, lui-même professeur des universités, assure qu’il s’est personnellement impliqué dans le suivi de ce master. Et il ajoute qu’un professeur de la fac de sports de l’université Aix-Marseille, Pierre Dantin, en est le responsable scientifique. Contacté le 29 septembre, celui-ci affirme avoir découvert l’existence de ce master six jours auparavant, lorsqu’il a été contacté en catastrophe par le directeur de l’IEP pour créer « un conseil scientifique de perfectionnement des masters professionnels ».

Ce n’est donc pas ce spécialiste des organisations sportives qui pourra éclairer la croissance exceptionnelle qu’a connue cette formation au « management de l’information stratégique ». Navire amiral des partenariats avec des organismes privés en France, ce diplôme de niveau bac + 5 sert aussi à démarcher des institutions à l’étranger. À l’époque, l’IEP rêve ouvertement d’un « Sciences-Po océan Indien basé à l’île Maurice », comme le qualifie lui-même Christian Duval lors du conseil d’administration de l’IEP, le 6 avril 2013. « Le développement constitue aujourd’hui un levier essentiel de la consolidation de la santé financière de l’IEP », martèle sur le même procès-verbal de réunion l’inévitable Boudrandi. Au programme du conseil ce jour-là, la passation d’une convention avec une entreprise privée de formation marocaine, l’institut Masnaoui.

Contre des frais d’inscription de 1 000 euros, l’IEP va accompagner l’Executive Master of Business Administration (EMBA) en « gouvernance et leviers de la performance » de l’institut Masnaoui et former les cadres des entreprises marocaines. Dans sa plaquette, l’institut marocain met en avant un seul intervenant de l’IEP, Stéphane Boudrandi lui-même, pour un cours de « management de l’information et des connaissances ». Malgré une première rentrée prévue à l’automne 2013, Christian Duval assure aujourd’hui que ce partenariat « n’a jamais fonctionné ». Les règles administratives marocaines l’auraient rendu trop difficile à mettre en place. Un « partenariat exclusif » avec la future université Mohammed VI – publique celle-ci – serait en gestation.

L’épisode Masnaoui illustre la capacité de Sciences-Po à prospecter à tout-va à l’étranger. Fort d’une marque reconnue qu’il peut utiliser comme bon lui semble à l’international, l’IEP s’est rapproché d’autres formations privées dispensées par la Chambre de commerce et d’industrie de l’île Maurice (MCCI) ou encore à l’Université professionnelle d’Afrique (UPA), qui intervient notamment au Congo. Toujours à la manœuvre, le directeur du développement Stéphane Boudrandi, qui fait miroiter à l’IEP son réseau en matière d’« intelligence économique ». Il obtient l’autorisation de créer un centre d’intelligence économique chargé de délivrer de lucratifs certificats de Sciences-Po à des professionnels hors de tout diplôme national. « Je me suis intéressé aux problématiques liées à l’intelligence économique, explique Stéphane Boudrandi. J’ai proposé à l’ex-directeur une politique en la matière, j’avais des contacts. » Bien qu’il n’ait aucun titre universitaire, Stéphane Boudrandi va alors être chargé par Christian Duval du développement des masters externalisés.

Dans ce domaine, l’expérience de Sciences-Po Aix est quasiment nulle. L’IEP va s’appuyer sur l’Institut de gestion sociale (IGS), qui pratique déjà des formations en alternance, pour développer son master. En parallèle, il se met en quête de « conseillers scientifiques qui nous aident sur des problématiques que nous ne maîtrisons pas », explique Duval. Apparaît alors Jean-Marie Peretti, professeur d’université émérite, ancien de l’université de Corse. Il devient « conseiller de Sciences-Po non rémunéré »selon le terme employé par Christian Duval. Il est encore aujourd’hui présenté comme le responsable du « pôle audit social et responsabilité sociale des entreprises » sur le site de l’IEP. À lui tout seul ou presque, il va légitimer scientifiquement la démarche de l’Institut.

Président de l’Institut d’audit social (IAS), une association regroupant divers spécialistes internationaux du domaine, Peretti est lié au directeur de la recherche de l’IGS Richard Delaye puisqu’il a aussi dirigé sa thèse de sciences de gestion. Tous deux apparaissent proches de Stéphane Boudrandi. À l’occasion, ce dernier, qui rêve de passer un doctorat pour devenir enfin un authentique universitaire, cosigne avec Delaye des articles scientifiques.

À partir de l’IGS, Richard Delaye et Jean-Marie Peretti ont mis un pied en Afrique : ilsont fondé en 2002 un réseau d’écoles africaines de management, l’Université professionnelle d’Afrique (UPA). Sur certains documents, Boudrandi apparaît comme secrétaire de l’association. Il a même son adresse mail à l’UPA. Fin décembre 2013, lors de l’organisation d’un colloque sur l’audit social placé sous la direction de Peretti et Delaye, il est désigné avec une double appartenance IEP/UPA. « Secrétaire général de l’UPA, je ne valide pas. Si c’est le cas, c’était uniquement pour l’association chargée d’organiser le colloque (de l’IAS de Peretti, ndlr), rétorque l’intéressé. Avec le directeur, nous avons toujours refusé d’être membres des organismes privés partenaires. » Ce que confirme Richard Delaye : « Boudrandi était secrétaire quand nous organisions les universités d’été. Il était présent pour représenter Sciences-Po. »

En février 2013 en tout cas, l’UPA se réjouit sur son site de la délivrance d’un « master de Sciences-Po Aix, diplôme d’État et grade de master » à ses étudiants de « la promotion 4 de l’Executive MBA délivré par l’UPA et Sciences-Po Aix ». Une plaquette détaille « les douze séminaires de quatre jours tous les deux mois », assurés notamment par Stéphane Boudrandi.

Ce dernier intervient ainsi dans plusieurs formations délivrées à l’étranger. Une fonction exercée au titre de ses activités à Sciences po et «sans rémunération supplémentaire», assure-t-il de concert avec son directeur. Cela ne l’empêche pas de laisser ses connaissances de l’IGS utiliser à tort et à travers la notoriété de Sciences po Aix, créant d’évidentes situations de conflit d’intérêts.

« C’est aussi le problème d’Internet »

Autre exemple de l’influence du réseau Boudrandi, l’Institut des études d’administration et de management (IEAM), présidé par Jean-Marie Peretti, possède lui aussi un double diplôme avec Sciences-Po Aix. Plus généralement, Jean-Marie Peretti est présent presque partout où s’installe l’IEP. Il donne ainsi une conférence dans un master externalisé à l’île Maurice, pour lequel Boudrandi et Duval ont signé un accord de partenariat avec la chambre de commerce et d’industrie. Peretti, conseiller scientifique de Sciences-Po Aix, se retrouve donc dans une situation de conflit d’intérêts évidente au regard de ses nombreuses casquettes. Interrogé par mail, il explique que sa responsabilité à Sciences-Po est une« activité totalement bénévole comme le sont tous (ses) engagements associatifs ». À ses yeux, « en apportant (sa) caution académique à l’IEAM et à l’UPA, (il) participe activement à deux projets innovants et porteurs de sens ». Richard Delaye a ainsi participé au développement d’un partenariat de Sciences-Po Aix en Guadeloupe avec Confor PME, un organisme privé de formation pour entreprises. Et Confor PME a pu délivrer des diplômes d’État à des cadres supérieurs prêts à débourser 20 000 euros pour un master 2 en formation continue.

Interrogé à son tour sur sa proximité avec ces partenaires, Stéphane Boudrandi minimise : « Peretti est un faire-valoir dans le domaine des ressources humaines. Dès qu’il est présent, il remplit les salles. Le professeur Peretti a créé une école française de RH : dès qu’on peut l’utiliser, on l’utilise, comme d’autres professeurs dans leurs champs de compétence. M. Delaye est un proche de M. Peretti. Il n’apparaît plus chez nous, il est membre de l’IGS. Nous n’avons pas de relation contractuelle avec lui. Il est là où est Peretti. »

Sur un cliché posté sur sa page Facebook en novembre 2012, on retrouve pourtant ce même Richard Delaye en Afrique, hissant le drapeau de Sciences-Po Aix. La scène se déroule à Kinshasa, lors des rencontres africaines de l’audit social, où est également invité Jean-Marie Peretti. Quant à Stéphane Boudrandi, il est bien présent la même année lors de la remise de diplômes à l’école supérieure de management de Kinshasa, cofondée par Richard Delaye et membre du réseau UPA. « On m’a mis en photo à l’école lors de la remise de diplômes, mais ça ne veut rien dire, se défend Stéphane Boudrandi. Le diplôme national est extrêmement bien sécurisé. Tous ceux qui ne sortent pas du logiciel Apogée (le registre national des diplômés) ne sont pas diplômés. Qu’ils annoncent qu’ils ont des diplômes, on ne peut pas vraiment les en empêcher. » Il ajoute :« C’est aussi le problème d’Internet. Les gens voient des choses sur Internet et croient que c’est la vérité. »

Certains les y aident : début 2014, Richard Delaye a ainsi posté sur sa page Facebook une plaquette de l’école supérieure de management de Kinshasa promettant un diplôme d’État de Sciences-Po Aix. Le même Richard Delaye qui, au téléphone, nous assure qu’il s’agit de « vieilles plaquettes qu’on épuise » et que « les Africains aiment bien mettre en avant un certain nombre de choses pour se crédibiliser ». Une question demeure : quel diplôme délivre-t-on aux étudiants africains qui déboursent plusieurs milliers d’euros pour un cursus censément auréolé du prestige de Sciences-Po Aix ?

Le 19 septembre, Christian Duval accepte de nous recevoir dans son bureau en compagnie de son directeur de la communication et de l’attachée de presse de l’IEP. Il démine les sujets un à un, sans toutefois entrer dans les détails. « Ça ne fait jamais plaisir, mais ce n’est pas une crise profonde à l’IEP, minimise Christian Duval. C’est un débat qui existe dans toutes les universités, qui a existé à Sciences-Po Paris de manière très forte : qu’est-ce que l’ouverture des établissements d’enseignement supérieur ? »

Pendant deux heures, le directeur de l’IEP a tenté de démentir l’existence des partenariats les plus douteux. Il nous a ainsi présenté le partenariat avec Confor PME en Guadeloupe comme de l’histoire ancienne. Le professeur affirme y avoir mis rapidement le holà, après des retours très négatifs d’enseignants aixois. « Sur une promotion de dix-sept étudiants, nous n’en avons pris que trois (pour l’obtention du master 2, ndlr) », détaille Christian Duval. Le directeur affirme même avoir depuis cessé toute collaboration avec Richard Delaye, à l’origine de l’accord. Au téléphone, Boudrandi précise : le partenariat a été rompu « à la rentrée 2013 ».

Sur le site de l’école antillaise, on trouve pourtant encore en ligne un dossier d’inscription 2014-2015 et un programme détaillé des intervenants prévus. Les deux premiers séminaires doivent d’ailleurs être assurés par Stéphane Boudrandi et Richard Delaye. Cette fois encore, on ne trouve aucune trace de cours délivrés par un enseignant-chercheur de Sciences-Po Aix. Joint par téléphone, le directeur de Confor PME, finit par lâcher que le partenariat a été annulé « d’un commun accord au milieu du mois d’août 2014 ». C’est-à-dire un mois après la démission des quatre enseignants-chercheurs.

Rétropédalages

Christian Duval explique également que « rien n’a commencé à l’île Maurice. Nous faisons de la formation continue, mais pas de masters ». Las, son directeur du développement Stéphane Boudrandi n’est pas sur la même longueur d’onde. Au téléphone, il explique qu’un jury « va aller sur place fin décembre » pour faire passer leurs mémoires et leurs masters de l’IEP à « six à huit » étudiants sur « dix inscrits ». Le responsable pédagogique de la Chambre de commerce et de l’industrie (CCI) de l’île Maurice confirme : « La CCI a signé un accord avec Sciences-Po Aix en janvier 2012. La première promotion, une dizaine d’étudiants, va sortir en décembre avec un master 2 de l’IEP. »

La défense du directeur de l’IEP est la même concernant l’Afrique. « Stéphane Boudrandi est venu me voir plusieurs fois pour me dire que ce serait très bien de travailler avec l’UPA. Mais nous ne travaillons pas avec eux. Je ne me suis pas déplacé, je n’ai signé aucun accord, j’ai demandé à ce que tout soit débarrassé sur leur site », affirme-t-il.

L’IEP aurait été, selon son directeur, dépassé par des partenaires peu scrupuleux et tout serait en train de revenir à la normale. Mais depuis les démissions début juillet et le début de notre enquête, un vent de panique semble souffler sur l’IEP et des corrections sont apportées dans l’urgence. Une chargée de mission a été embauchée pour faire le ménage sur Internet. Plusieurs sites ont déjà disparu, comme celui de Sciences-Po Maurice, qui reprenait trop ouvertement le logo de l’établissement, ou encore le site du Centre d’intelligence économique et de gouvernance de crise, dirigé par Stéphane Boudrandi, qui est officiellement « en maintenance » depuis la fin de l’été (ici une capture du site en mai 2014).

En toute discrétion, le directeur de l’IEP a au même moment déchu son bras droit Stéphane Boudrandi de son titre de directeur adjoint, tout en affirmant lui conserver toute sa confiance. « L’objectif à Sciences-Po n’a pas été d’avoir un titre, minimise Stéphane Boudrandi. Mais c’est très utile au niveau des partenariats, nos interlocuteurs préfèrent parler au directeur adjoint. » Un audit interne a également été confié à deux professeurs, dont un des démissionnaires.

Il est d’autant plus urgent de clarifier les choses pour le directeur Duval qu’il doit également répondre aux questions de la Cour des comptes, qui intervient depuis juillet dans les murs de l’IEP. À l’entendre, il s’agit d’un simple contrôle de routine initié par la troisième chambre qui couvre l’ensemble des secteurs de la connaissance, dont l’enseignement supérieur et la recherche. « Ça faisait dix ans que nous n’avions pas été contrôlés comme l’université Aix Marseille, explique-t-il. Ils sont très très attentifs à la politique des primes, par rapport à Sciences-Po Paris je pense. » Il ne fait aucun doute que les magistrats de la Cour s’intéresseront aussi aux flux financiers générés par les masters. En effet, les organismes extérieurs à Sciences-Po ne peuvent légalement pas servir d’intermédiaire au moment du versement des frais d’inscription sous peine d’être accusés de gestion de fait, c’est-à-dire d’avoir manié de l’argent public sans en avoir le droit.

La pression des autres IEP en région est tout aussi forte. Ceux-ci ont exigé des réponses de l’IEP d’Aix avant le 10 novembre, sous peine de l’écarter du concours commun d’entrée en première année. « De nombreux doutes sont aujourd’hui émis sur la légalité des pratiques de sous-traitance de la gestion pédagogique de diplômes nationaux. C’est pourquoi nous demandons qu’une démarche de renoncement aux partenariats qui menacent notre identité et la qualité de notre label soit rapidement enclenchée. En effet nous estimons que l’IEP se place de lui-même, par ces pratiques, en dehors du réseau des concours communs », écrivent dans leur lettre commune les directeurs des IEP de Toulouse, Lille, Saint-Germain-en-Laye, Strasbourg, Rennes et Lyon.

L’équipe dirigeante de l’IEP entend désormais se recentrer sur des doubles diplômes à l’international, en associant plus étroitement l’université d’Aix-Marseille (Amu). « Là, on repart mais c’est bien cerné, veut rassurer Christian Duval. Francophonie pour le moment : Maroc, Canada, Mali et j’aimerais qu’on y mette Maurice car, même si c’est un pays anglo-saxon, les gens parlent français même s’il est très créolisé. » Stéphane Boudrandi, à l’origine de ces partenariats douteux, fait lui aussi machine arrière. « On a fait des erreurs », reconnaît-il. À l’en croire, elles relèvent déjà du passé. « Toutes les réponses, on les a déjà apportées, affirme-t-il. (…) Nous avions déjà accepté toutes les recommandations faites sur les partenariats, des process avaient déjà été mis en œuvre. »

Mais on a du mal à le suivre quand il assure plaider « depuis deux ans » en conseil d’administration pour « arrêter cette relation avec l’IGS qui nous a permis de mettre en place l’alternance ». Les faits sont têtus. Fin août 2014, juste avant la rentrée, l’Institut international d’audit social présidé par Jean-Marie Peretti tenait son raout annuel dans les locaux de l’IEP d’Aix-en-Provence, un événement organisé entre autres par Stéphane Boudrandi et Richard Delaye. Parmi les invités, figurait notamment Pierre Dinassa Kilendo, cofondateur avec Delaye et Peretti de l’Unité professionnelle d’Afrique. Ce jour-là, c’est Christian Duval qui assurait le discours d’ouverture.

Mediapart a mené cette enquête en partenariat avec le site d’information marseillais Marsactu. »

Un commentaire

  1. J’ai suivi le Master « Marketing territorial » et je ne suis absolument pas d’accord avec l’idée selon laquelle celui-ci serait « totalement hors des clous ». Il s’agit d’une thématique de recherche et de formation qui s’intègre parfaitement dans des études politiques. La question de l’attractivité territoriale et de la promotion des territoires est aujourd’hui essentielle, concentre de plus en plus de moyens et d’efforts de la part des territoires dans un contexte de compétition pour attirer entreprises, étudiants, touristes et « talents ». En outre, elle est source d’innovations organisationnelles et de dynamiques participatives qui interrogent les modalités et les domaines de l’action publique : un Master consacré à ce sujet à Sciences Po, ce n’est pas illégitime, c’est un rattrapage du retard de l’institution sur la réalité des pratiques!! Si on veut polémiquer, ce sera éventuellement sur le fait que les interventions soient pour l’essentiel assurées par des professionnels, mais il y a bien peu de chercheurs encore sur ce sujet tout récent, et c’est une attente des étudiants qui recherchent des applications professionnelles de cet enseignement avant tout. Il faut renforcer la présence des enseignants chercheurs dans ce diplôme, qui a reposé la première année sur le réseau du directeur de la chaire, mais pour avoir essuyé les plâtres d’une ouverture de diplôme en faculté de lettres à Toulon (sans prof d’Ancien Français jusqu’en Licence…), ce n’est pas mal pour une ouverture!

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