Le témoignage d’une enseignante vacataire précaire de Lyon 2

Témoignage : « Je suis jeune, idéaliste, passionnée, mais surtout précaire, réaliste et personnel fantôme dans mon université … »

A retrouver sur le blog Médiapart de l’auteure : http://blogs.mediapart.fr/blog/enseignant-vacataire-en-greve-lyon-2/190215/temoignage-je-suis-jeune-idealiste-passionnee-mais-surtout-precaire-realis

« Parallèlement aux cours de TD que j’assure cette année, ma rémunération principale provient de babysittings réguliers et occasionnels.

Sans contrat de travail, je suis en « grève » depuis quelques jours (voir ici les revendications de ce mouvement), mais j’assurerai des cours alternatifs pour offrir aux étudiants un espace d’échange et de réflexions communes. Actuellement, cette situation est sans conséquence sur ma vie et mes revenus : mes revenus réguliers proviennent du babysitting, la paie de mes cours arrivera dans un délai fort incertain.

Je suis ravie d’avoir ce plan de babysitting : je m’occupe de deux enfants charmantes, bien élevées à qui je fais faire leurs devoirs et des activités manuelles. Je goûte avec les enfants, j’ai l’autorisation de me servir de la machine à café. C’est un babysitting pas loin de chez moi, j’y vais en vélo, mes employeurs sont sympas et prévenant, j’ai les clés de leur appartement et ils me payent au tarif légal à l’heure travaillée de manière très régulières et je cotise même pour la retraite !!!

Pour des plans de babysitting plus occasionnels en soirée, je m’occupe des enfants en général durant 1h à 2h, puis ils s’endorment tranquillement. J’ai ensuite le temps de corriger les copies de mes étudiants à l’université, à préparer mes cours pour les séances prochaines : l’idéal quoi ! (Oui, ça peut faire bizarre de penser ça quand on a plus qu’un Bac+5, mais cette condition précaire conduit à avoir ce type de considération paradoxale.) Ce travail de correction de copies et de préparation de cours est considéré comme du travail gratuit, effectué dans le cadre des « tâches annexes » au cours que je donne en classe (seules ces heures de cours me sont rémunérées).

Contrairement, à l’université, je suis théoriquement payée environ 30 euros net l’heure de cours donnée et mon employeur ne me paie aucune charge sociale. Pour y travailler, je dois avant tout payer mon employeur, l’Etat, pour m’inscrire en doctorat, afin qu’un contrat de travail puisse un jour être établit. Mes employeurs (les services des Ressources Humaines et la Présidence de Lyon 2 notamment) ne connaissent pas mon existence, c’est d’ailleurs moi qui ai dû les contacter pour savoir quelles pièces fournir pour établir mon contrat de travail (quel comble !). Je ne dispose pas d’un contrat de travail, et je ne suis pas payée régulièrement. Il est possible de comprendre ces problèmes comme des manifestations d’un manque de personnel administratif (notamment titulaires ou contractuels, avec des salaires en fonction des missions qu’ils assurent), conséquences désastreuses des politiques d’austérité adoptée à l’échelle locale par la Présidence de Lyon 2, et plus largement par l’Etat. Il se trouve que je travaille sur le campus de Bon, qui se trouve à 50min en transport en commun de mon domicile, et l’université ne participe pas au paiement de ces frais de transport. J’ai des conditions d’emplois et de travail déplorables : pas d’accès à une salle de travail spécifique, pas de connexion Internet qui fonctionne correctement, aucun accès à une machine à café (malgré une journée où j’enchaine pas mal de cours). Je ne dispose pas de carte de personnel de l’université et ne peux emprunter de livres à la bibliothèque pour préparer mes cours en travaillant à l’extérieur de la bibliothèque universitaire de Bron. J’ai pris connaissance en discutant avec des collègues des conditions pour avoir accès à la photocopieuse et obtenir les clés pour ouvrir mes salles de cours (pourquoi n’existe-t-il pas un document administratif d’information pour les enseignants vacataires contenant ce type d’information ?). Je ne parle pas des conditions d’étude des étudiants : pas de polycopiés pour les lectures obligatoires (ils impriment les textes à leurs frais), des problèmes de place pour travailler à la bibliothèque, aucune salle de travail libre ou ouverte n’existe pour réaliser un travail de groupe sur le campus de Bron… et parfois pas assez de chaise pour tout le monde en classe dans le cadre d’effectifs surchargés !

Au prorata des heures travaillées/payées, je gagne deux fois plus en faisant du babysitting qu’en donnant des cours en tant que vacataire enseignant à l’université.

Comme certains étudiants qui m’ont posé la question quand je leur ai annoncé que j’étais gréviste, en me lisant vous vous demandez peut-être : « Mais pourquoi dans ces conditions vous continuez à travailler pour l’université ? Pourquoi vous donnez des cours si vous n’êtes pas payée ? »

Excellente question !

La réponse est simple : j’aime ce que je fais, mais je souhaite vivre dignement de ma passion, pour devenir -un jour peut être si le système actuel de m’en a pas enlevé toute envie avant- enseignante-chercheure !
Ainsi, en commençant à donner des cours un peu par hasard, j’ai découvert que j’aimais enseigner à l’université, stimuler les étudiants, leur donner des clés pour mieux leur permettre de comprendre ce monde si compliqué dans lequel ils sont un peu paumés, j’aime échanger avec eux ! Former les générations futures, quel plus beau défi pédagogique, humain, collectif ? Par ailleurs, la préparation de ces cours de TD et les échanges avec les étudiants me permettent de me remettre en question, de m’interroger sur certaines thématiques sur lesquelles je n’avais pas eu l’occasion de me pencher, d’approfondir ma connaissance de certaines thématiques, et de m’auto-former à l’enseignement (oui quand on accepte pour la première fois d’assurer un TD, on accepte d’être lancé devant une classe de 40 étudiants, sans avoir bénéficié d’aucune formation. Au mieux, on développe nos compétences pédagogiques au fil de notre expérience). Mais aussi, quand on veut comme moi tenter de faire partie de ce monde qu’est l’enseignement supérieur et la recherche en France, il faut avoir enseigné si on veut avoir une petite chance d’être recruté pour espérer devenir un jour titulaire (enseignant-chercheur). A l’heure actuelle, dans ma filière, j’ai entendu qu’il y avait 200 candidats (tous excellents) pour un poste dans ma filière dans une université voisine. Mais voilà, je fais une thèse non financée (comme 80% des thèses en sciences sociales), et je suis passionnée aussi par ma recherche et mon terrain : c’est un défi intellectuel mais aussi un défi individuel qui permet de se remettre en question profondément et de questionner son rapport au monde. C’est une aventure des plus excitantes…

Dans ma vision de la société, je souhaite occuper une place pour faire de la recherche, mais aussi enseigner à mes étudiants des connaissances scientifiques classiques, je souhaite leur faire part des fruits de mon travail de recherche, leur apprendre à adopter un point de vue critique et argumenté face au monde qui les entoure et à comprendre les enjeux du monde d’hier, d’aujourd’hui et de demain pour qu’ils trouvent eux aussi la place qu’ils souhaitent occuper dans les années à venir.

Je suis jeune, idéaliste, passionnée, mais surtout précaire, réaliste et personnel fantôme dans mon université … le fruit du gâchis sociétal actuel, qui n’est pas propre à l’université française ! »

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