Association Nationale des Candidats aux Métiers de la Science Politique (ANCMSP)

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Comment recrutent-ils ailleurs ? L’exemple de la sociologie

Diffusé par l'ANCMSP le lundi 3 mars 2008 · Imprimer

Document initialement publié par l’AECSP sur son site Internet, et reproduit ici avec des modifications mineures.

Introduction

Parmi les missions de l’AECSP, la réflexion sur les procédures de recrutement dans notre discipline constitue un élément majeur. Le dernier numéro de Palaestra (n°23) s’était fait l’écho de débats assez vifs autour du concours d’agrégation, du recrutement des maîtres de conférences et du fonctionnement du CNRS section 40. Aujourd’hui, nous prolongeons cette réflexion à partir de l’exemple de la sociologie. Jocelyne STREIFF-FENART et François VEDELAGO d’une part et Didier Le Saout d’autre part, tous trois membres de la section 36 du CNRS, donnent leur point de vue sur le fonctionnement de cette instance d’une discipline soeur.

Contribution de Jocelyne STREIFF-FENART et François VEDELAGO, section 36

La section 36 " Sociologie Normes et Règles " se compose de sociologues et de juristes. Cette double affiliation implique des stratégies de négociation entre les deux disciplines, mais, contrairement à ce qu’on pourrait penser (compte-tenu notamment de la raréfaction des postes), elle n’est pas particulièrement source de tensions entre juristes et sociologues qui s’accordent généralement sur la valeur des candidats indépendamment de leur discipline. Dans l’ensemble, la cohabitation apparaît plutôt positive et crée plus des liens de solidarité (par exemple des sociologues envers les juristes récemment touchés par une politique systématique de regroupement) que de concurrence.

1. Le travail collectif

La Commission peut être considérée comme un lieu d’influence, partant du constat que chaque membre est plus ou moins une tête de réseau dans le milieu de la recherche. Des tactiques pour favoriser des représentants de tel ou tel courant théorique, ou encore des candidats de tel ou tel laboratoire peuvent être possibles. Chacun des membres en est naturellement bien conscient et le travail en groupe constitue le garant le plus efficace contre les jeux d’influence. Le mode d’exercice de la fonction de Président est ici fondamental pour favoriser l’analyse sur le fonctionnement du groupe permettant d’éviter les jeux d’alliance, en particulier dans la recherche de consensus autour des avis à émettre, dans le rappel des principes de fonctionnement comme la confidentialité des travaux, dans la vigilance sur l’égalité de l’examen de chaque dossier, l’appel à la conscience de chacun pour bannir les votes tactiques.

Ce travail de groupe dont le cœur est l’auto-contrôle de la subjectivité des membres et des " jeux tactiques " est encadré par des règles de fonctionnement et amélioré par des outils techniques. Par exemple la mise à disposition de l’ensemble des dossiers sur Cédérom, l’envoi des rapports d’évaluation avant la session, la projection de ceux-ci en séance permettant une lecture simultanée par l’ensemble des membres favorisent les formes d’autocontrôle du travail de chacun. Ainsi la qualité des rapports de l’évaluateur est elle-même évaluée par les collègues du groupe. Il peut arriver, et c’est heureux, que l’avis d’un rapporteur soit contesté sur la base de l’examen du dossier par les membres. Il s’en suit généralement dans ce cas un débat souvent très long et nourri par le réexamen attentif de l’ensemble du dossier accessible sur Cédérom, aboutissant à moduler la première appréciation.

2. Les critères

Le travail de la commisssion qui apparaît à travers les avis formulés par la section et les résultats des divers classements semble parfois obscur pour certains chercheurs ou certains candidats à l’entrée au CNRS. Pourquoi cette équipe se retrouve-t-elle en FRE ? Pourquoi untel ou untel n’est pas dans la liste des promotions à tel ou tel grade alors que l’année passée il en faisait partie ? Les résultats sont parfois jugés incompréhensibles par des collègues qui se demandent quels sont les critères de la commission pour établir les classements. Chacun sait qu’il n’y a pas d’usage absolument objectif des différents critères d’évaluation et que l’appréciation de leur poids respectif tient aux convictions individuelles sur l’importance à attribuer aux différents paramètres de l’activité des chercheurs. Cependant les membres de la commission sont bien conscients de cette part subjective de leur activité et les débats qui suivent les avis formulés par chacun des membres de la commission permettent un ajustement des évaluations.

Dans la hiérarchie des critères d’évaluation établie par la section 36, le travail scientifique est prioritaire sur les autres activités. Il s’évalue au premier chef par le nombre des publications au cours de la période considérée. Pour l’évaluateur il ne s’agit pas seulement de décompter le nombre de publications mais aussi de vérifier s’il n’y a pas des redondances que l’on peut observer à travers les titres, d’être attentif au parcours qui ressort des différentes publications, d’apprécier l’originalité des problématiques et l’évolution des thématiques de recherche des chercheurs et des équipes. La qualité intrinsèque des travaux peut être notée indirectement à travers la hiérarchie des types de supports des publications, mais elle ne peut pas s’y limiter, ce qui reviendrait à entériner les choix des maisons d’édition et des comités de rédaction. Certaines recherches, originales et novatrices peuvent trouver difficilement à être publiées dans les grandes revues " de référence ". Inversement, une production intensive en ouvrages n’est pas toujours un gage de qualité scientifique. Le rayonnement, c’est à dire la place dans la communauté scientifique qui s’observe à partir des communications et des collaborations nationales et internationales constitue un autre critère majeur. D’autres critères sont pris en compte comme la participation à des enseignements, les actions de valorisation de la recherche, l’implication du chercheur dans la gestion de la recherche et la participation à l’activité de l’équipe de recherche. Ces critères n’ont pas la même importance selon qu’il s’agit d’évaluer l’activité du chercheur CR2 ou CR1 en début de carrière ou de chercheur pour la promotion au grade de DR2 ou DR1 ou encore DRCE.

3. Les enjeux

Les évaluations ne génèrent pas les mêmes enjeux au sein de la commission selon que celle-ci doit émettre un avis ou proposer un classement. Dans le cas de l’évaluation des chercheurs, un des enjeux est de détecter les éventuels problèmes et de faire des recommandations en conséquence évitant d’arriver à une situation difficilement rattrapable. Dans l’ensemble les chercheurs ont un niveau d’activité plutôt élevé et le consensus autour de l’avis à émettre est assez facilement trouvé. Les situations qui suscitent de longs débats sont rares et concernent des chercheurs qui ont une activité faible depuis quatre ou cinq années. De ce point de vue, la transmission systématique des rapports de section aux chercheurs constitue une nette amélioration des rapports entre évaluateurs et évalués. Les inconvénients qu’elle génère (par ex. les recours abusifs auprès de la direction du fait de la résistance de certains chercheurs à admettre le bien fondé des critiques qui leur sont adressées) sont mineurs par rapport aux avantages de la transparence. Dans de nombreux cas, on a pu constater les effet très positifs des suggestions faites par la section à l’examen précédent.

En revanche les débats deviennent beaucoup plus longs lorsqu’il s’agit de classer, soit les équipes de recherche ou les chercheurs dans le cas des promotions ou encore dans le cas des candidats à l’entrée. L’intensité des discussions et leur tournure parfois vive, s’explique par le fait que la rareté des postes conduit en fait à faire un classement entre des candidats d’égale valeur quant à leurs travaux. Il en est de même concernant le classement des équipes du fait de la politique du CNRS qui consiste à réduire le nombre des équipes de recherche et à inciter au regroupement des petites équipes. Le classement peut donc être employé dans ce cas comme justification des décisions prise par la Direction.

Le vote n’intervient que lorsqu’il apparaît que l’ensemble des arguments a été discuté. Chaque membre prend des notes, et avant de passer au vote un rappel succinct est fait de chaque dossier. Le vote se fait à l’aveugle, c’est à dire sans donner les résultats sur chaque cas afin que chacun ne soit pas éventuellement influencé par des résultats intermédiaires.

4. Les recrutements

Pour les recutements en CR2 ou CR1, le critère fondamental est la qualité scientifique du programme de recherche. Il ne s’agit pas de discuter du bien fondé de l’emploi de telle ou telle perspective théorique qui reste de l’ordre du choix du chercheur, mais d’apprécier l’originalité du projet scientifique et la rigueur dans la mise en oeuvre de la démarche méthodologique.

La position de la section est d’appliquer ces critères avec la même rigueur s’agissant des candidatures sur les postes fléchés, ce qui implique que s’il n’y a pas de candidat suffisamment " solide " sur la thématique fléchée comparativement aux autres candidats, nous prenons le risque de ne retenir personne. Ce qui est parfois dommage car d’autres candidats, même s’il n’ont pas fait leur thèse dans le champ du poste fléché pourraient tout à fait compte tenu de leur qualité s’y investir avec succés.

Pour les concours DR2, les responsabilités dans l’encadrement, la formation, l’animation de la recherche, le rayonnement international constituent des critères décisifs. La qualité s’évalue également à partir des ouvrages et articles remis avec le dossier, mis à disposition de l’ensemble des membres de la commission lors de l’examen du dossier.

Concernant les recutements CR2, l’audition est déterminante. Elle se fait devant des sous-jurys d’audition composés de 4 ou 5 membres. Après une première tentative de constituer un sous-jury de juristes, la commission s’est par la suite ralliée à une composition mixte sociologues/juristes de chaque sous-jury.

Les classements finaux sont l’aboutissement d’un processus sélectif progressif à partir de l’ensemble des dossiers en question. Le résultat final est obtenu après plusieurs votes. Dans un premier temps les dossiers sont classés par les sous-jurys au terme de l’audition, selon trois catégories : à retenir absolument pour le classement final (A), à retenir pour le classement final (B) et non retenu (C). Ensuite les dossiers retenus sont à nouveau classés en séance pleinière pour aboutir à la liste finale. Il arrive qu’un résultat final soit fortement contesté par l’un ou l’autre des membres de la commission au motif que des arguments déjà évoqués n’ont pas été suffisamment pris en compte. La Commission peut décider d’un second vote, ce qui est arrivé, mais généralement le résultat n’est pas modifié. Cela se comprend facilement, la procédure d’évaluation et de classement progressif est longue, objet de discussions intensives, aussi la contestation d’un vote final peu apparaître comme une forme d’influence sur les membres de la Commission et ceux-ci préfèrent alors reconduire leur vote.

Il faut reconnaître toutefois que, quelle que soit la qualité et le sérieux des débats, le jugement du rapporteur du dossier est d’une importance décisive, et ce d’autant plus que la pénurie de postes impose de ne retenir que les dossiers inattaquables. Le principe du double rapport offre une garantie d’impartialité, mais il ne joue que positivement, pour confirmer la valeur d’un candidat. Qu’il s’agisse des concours CR2 ou DR2, un rapport mitigé d’un des deux rapporteurs est difficile à " remonter " et ne laisse quasiment aucune chance au candidat.

5. La politique scientifique

La Direction du Département SHS vient, chaque année, rappeler les orientations générales de la politique scientifique du CNRS, (les orientations thématiques comme la bio-éthique, la santé, ou le regroupement les équipes etc.). Même si elle ne manque pas de rappeler l’importance du travail de la Commission dans l’évaluation, lequel peut en partie fonder ses choix ultérieurs, l’impact des travaux de la commission sur la politique scientifique ne semble pas très important. Notamment, l’important travail réalisé par la section pour établir un rapport de conjoncture faisant un bilan de la recherche dans les différents domaines concernés par la section et indiquant quelques orientations de politique scientifique générale, ne semble pas jusqu’ici avoir été pris en compte de façon déterminante dans la définition des priorités scientifiques par la Direction. Il est en particulier regrettable que les fléchages soient décidés par la direction sans consultation des sections du comité national et du conseil scientifique de département. La section 36 a rappelé par une motion son souhait d’avoir sur ce point précis un échange approfondi et constructif avec la direction scientifique.

6. Les relations entre la Commission et la Direction

L’autonomie de la Commission par rapport aux instances de direction qui donne une grande marge de liberté dans l’évaluation est une garantie ( en partie) quant à l’éthique du travail dans la recherche fondamentale. Elle est une forme de protection contre les jeux d’alliance et les stratégies individuelles (de séduction, etc.) qui peuvent intervenir dans les promotions des carrières professionnelles. Cette autonomie implique que l’évaluation faite par les pairs soit distincte de la décision. Il est clair que dans le cas des concours, les classements établis par la section (jury d’admissibilité) peuvent être mis en cause par le jury d’admission seul habilité à prendre la décision in fine. On peut néanmoins déplorer que, lorsque les avis de la section ne sont pas suivis par la Direction du CNRS, celle-ci estime ne pas avoir d’obligation en retour de justifier les changements qu’elle opère dans les classements, alors que la section motive ses classements et ses avis par les rapports. Ce fait annule d’un trait le travail de la commission par rapport au classement considéré.

* * *

Le recrutement des CR en section 36 : témoignage sur une pratique

Par Rémy Le Saout, MCF, Université de Nantes

La demande d’informations relatives aux pratiques de recrutement mises en œuvre par la section 36 (Sociologie - Normes et règles) semble s’imposer avec encore plus d’acuité dans le contexte actuel de pénurie de postes. En effet, devant le déséquilibre croissant entre le nombre d’emplois proposés et le nombre de candidats, il paraît légitime que ceux-ci soient mieux informés sur les principes de sélection qui prévalent dans cette section. Toutefois, il ne s’agit pas ici de présenter un ensemble de dispositifs dont le “ dévoilement ” permettrait d’améliorer les chances de succès au concours mais de proposer un témoignage à partir d’une expérience en tant que membre d’un jury .

A propos du "Mythe de la coulisse"

Avant de présenter les pratiques de recrutement, il semble nécessaire de rompre avec toutes formes de suspicion dont font régulièrement l’objet les concours de ce type, au CNRS comme à l’université. La faible probabilité d’obtenir un poste participe à construire et à véhiculer une image souvent brouillée des pratiques de sélection. Dans la “ boîte noire ” du recrutement régneraient la cooptation, les jeux d’influence voire des pratiques plus proches du troc que de ce que l’on peut attendre d’un concours de la fonction publique d’Etat. Autant de stratégies qui serviraient principalement les intérêts des recruteurs au détriment des candidats. Ce “Mythe de la coulisse ” est en partie fondé, en ce sens qu’il existe effectivement des jeux d’influence entre laboratoires, entre membres de jury, entre des conceptions différentes de la discipline... Le champ de la recherche n’étant pas, loin s’en faut, un espace homogène et pacifié, on comprendrait mal comment les jurys d’un concours échapperaient à ces contraintes structurelles. Mais sans nier l’existence de ces pratiques, il convient d’en relativiser la portée, c’est-à-dire la capacité qu’elles auraient à permettre le recrutement d’un candidat qui ne satisfasse que très partiellement aux exigences du concours.

Tout d’abord, le classement d’un candidat reste le résultat du choix d’un collectif relativement hétérogène dont les intérêts divergents ont tendance à se neutraliser. Ensuite, ce serait nier le sens des responsabilités des membres du jury qui sont tout à fait conscients des risques pour la recherche qu’il y aurait à s’engager dans ce type de pratiques. Ce qui revient à dire que même si des candidats qui présentent toutes les qualités de chercheur ne sont pas recrutés, cette situation procède moins d’une quelconque capacité de quelques membres de la section à imposer “ leur poulain” que de la faiblesse du marché qui ne permet pas à des jeunes docteurs de qualité d’obtenir, souvent au grand désappointement des membres de la section, un poste qu’ils méritent amplement. Ce rappel est un préalable nécessaire car si l’on admet que seule la cooptation structure les logiques du recrutement, ce témoignage sur le travail long, délicat et consciencieux effectué par la section ne se justifie plus.

L’actuelle section 36 a défini des procédures de repérage de critères objectifs susceptibles de sélectionner les candidats, comme par exemple le nombre de publications, une hiérarchisation des revues... Mais bien que l’élaboration d’instruments d’objectivation apparaisse avec plus de force quand les emplois se raréfient , comme si l’appréciation individuelle du recruteur n’était plus suffisante pour différencier les meilleurs candidats parmi de nombreuses très bonnes candidatures, il semble que ce procédé correspond assez peu aux logiques d’un concours CNRS. Ce type de système trop poussé aurait pour principal inconvénient de rigidifier l’examen des candidatures et reviendrait surtout à nier la spécificité des membres du jury. En effet, ces derniers, tous chercheurs, disposent d’un sens pratique de la recherche qui leur permet de distinguer assez aisément un bon candidat. Suivant cette perspective, le mode de recrutement au CNRS est plus proche de celui des entreprises artisanales que des grandes entreprises. La sélection ne se fait pas par l’intermédiaire de professionnels du recrutement mais pas des personnes qui cherchent explicitement à repérer la maîtrise des “ outils ” professionnels. Principalement la qualité des publications mais aussi la capacité des candidats à s’inscrire dans des réseaux de recherche, à participer à des programmes collectifs ou bien encore à rendre compte de leurs travaux dans différents colloques. Inscrit sur cette base, le recrutement procède de plusieurs étapes.

L’examen du dossier

Les dossiers sont distribués aux rapporteurs (deux rapporteurs par candidat) selon un double critère : la proximité disciplinaire et thématique. L’évaluation se fait de manière individuelle, aussi ne rendrais-je compte que de ma pratique et non de celle de l’ensemble des membres de la section. La thèse, qui représente dans la plupart des cas, surtout pour les candidats au concours de CR2, le document le plus important, fait l’objet d’une lecture attentive même si parfois certains travaux relativement faibles demandent au rapporteur, un effort de concentration redoublé pour ne pas s’effondrer dans un grand moment de solitude intellectuelle. Le rapport de soutenance et les publications, notamment les articles publiés dans les revues à comité de lecture, sont également lus. En croisant ces trois appréciations (thèse, rapport, articles), il est relativement aisé de se faire une première opinion des capacités de chercheur présentées par le candidat. A ce premier travail est confronté le CV qui permet de préciser le parcours, de comptabiliser le nombre des publications, le niveau de référence de revues et l’inscription dans le champ de la recherche (participation à des programmes collectifs, invitations à colloques...). Ensuite, l’analyse du projet permet de repérer les capacités à mener une nouvelle recherche au-delà du strict cas de la thèse (capacité à construire un objet, à mobiliser de nouvelles connaissances, à produire un document aux énoncés clairs et dont la faisabilité est assurée). Enfin, les lettres de soutien des directeurs de laboratoire permettent, par cette autre voie, de mesurer l’inscription des candidats dans le champ de la recherche.

En tenant compte de ces différents éléments, le rapporteur, s’il le souhaite, met en formes ses notes qui serviront ultérieurement pour aider les autres membres de la commission à apprécier la qualité du candidat. Mais à ce stade, l’appréciation du rapporteur n’a aucune force sélective comme pour les concours universitaires . Le jury du CNRS est un jury d’admissibilité et non un jury d’admission. Aussi, les résultats de ce premier travail ne préjugent en rien l’audition des candidats. En effet, toute personne dont le dossier a été admis par l’administration du CNRS peut se présenter à l’oral. Elle doit d’ailleurs le faire, si elle souhaite poursuivre le concours. Cette spécificité amène parfois des candidats à se méprendre sur leur niveau scientifique en pensant que l’audition relève déjà d’une sélection.

L’audition

Cette étape est primordiale dans la mesure où les membres du jury ont une connaissance très partielle des candidatures car ils ne connaissent a priori que les dossiers qu’il ont eu à évaluer . Lors du concours 2003, trois sous-jurys de cinq membres ont été constitués, en veillant à respecter la présence disciplinaire dans tous les jurys (sociologie, droit). Il est intéressant de signaler que globalement le niveau des candidats est assez bon. Il faut, néanmoins, différencier les CR1 et CR2. En effet, la limite d’âge très basse, trop basse , pour pouvoir prétendre postuler en CR2 ne permet pas aux candidats de démontrer toutes leurs capacités à produire des travaux de recherche, sachant qu’il est très rare qu’un docteur de trente ans ait réussi à publier de nombreux articles mieux, un ouvrage. Ce qui ne remet nullement en cause leurs qualités, bien entendu. Plus largement, on peut noter des différences avec les concours universitaires où la qualité des candidatures est beaucoup moins homogène, même chez les docteurs auditionnés, c’est-à-dire ceux qui ont déjà fait l’objet d’une sélection. Aussi, tout porte à croire, que ne se présentent au CNRS que des personnes relativement sûres de leurs acquis. Il existe donc un mécanisme d’auto-sélection relativement puissant qui ne facilite pas la tâche de la commission confrontée à un nombre élevé de bons candidats .

Les qualités recherchées à l’audition concernent principalement la pertinence scientifique du projet. Autrement dit, les éléments déterminants s’avèrent relativement proches de ceux dégagés par les rapporteurs sans qu’il y ait eu pour autant de concertation entre les membres du jury : la thématique traitée, la construction de l’objet, son inscription dans les débats actuels, sa faisabilité... Les questions du jury portent plus sur la vérification de ces éléments que sur une quelconque mise à l’épreuve du candidat car il s’agit de mieux saisir la portée scientifique de son projet plutôt que de vérifier ses connaissances intrinsèques. Ce qui revient à dire, qu’il n’y a pas de question piège, de soumission à l’autorité scientifique établie mais bel et bien un échange intellectuel, qui, certes, dans le cadre d’un concours très sélectif reste toujours déséquilibré. Après le passage de chaque candidat, le jury délibère pour apprécier les qualités scientifiques développées. C’est seulement à ce stade que les informations recueillies par le rapporteur sont mobilisées pour compléter l’évaluation individuelle des candidatures.

Les délibérations du jury

Quelques jours après les auditions, le section se réunit pour procéder à l’examen de toutes les candidatures. Tous les dossiers sont examinés selon la même procédure. Les deux rapporteurs informent l’ensemble de leurs collègues sur la nature et la qualité du dossier. De même, le comité d’audition (c’est-à-dire le sous jury qui a auditionné le candidat) rend compte de ses appréciations. La construction hybride de la section, partagée entre le droit et la sociologie, qui relève au départ d’un impératif administratif, fonctionne, dans ce cas, comme une véritable ressources au profit des postulants. En effet, selon l’origine disciplinaire des candidatures, les rapporteurs ne peuvent pas se contenter de passer rapidement sur ce qui peut être considérés comme des acquis de la discipline. Pour informer leurs collègues juristes ou bien sociologues, ils doivent faire preuve de pédagogie et ainsi entrer encore plus dans les détails des dossiers soumis à la section. Suite à ces trois exposés, un échange s’engage qui dépasse la simple relation rapporteurs/membres. Selon ses propres objets, sa connaissance des terrains, ses points du vue sur la discipline, chaque membre de la commission alimente la discussion en cherchant toujours à vérifier la qualité du travail scientifique et en se refusant d’écarter sans une évaluation attentive et rigoureuse les candidatures. A l’issue de ces délibérations le jury décide - à l’unanimité ou par vote (secret et anonyme) - de retenir ou non le candidat. Dans une deuxième étape, la section procède après un rapide rappel des dossiers retenus à un classement. Mais, ce dernier n’est qu’un avis consultatif émis par la section, seul le jury d’admission est habilité à recruter les chercheurs, lequel n’est pas tenu de suivre le classement de la section.

Pour conclure, je souhaite signaler que j’ai été surpris par le niveau des débats qui sont souvent très finement argumentés, et qui ne se perdent pas dans des considérations qui dépasseraient la stricte valeur scientifique. En effet, d’autres dimensions constitutives d’un candidats qui, dans d’autres espaces professionnels, peuvent faire l’objet de considérations déterminantes, principalement celles revoyant à la personnalité, ne comptent pas dans le recrutement au CNRS. Si on est optimiste, on peut considérer cette orientation comme un indicateur de l’autonomie préservée de la recherche : des scientifiques ayant toute latitude pour sélectionner des candidats sur leur seule valeur scientifique. Mais si on est pessimiste , on peut y voir un décalage entre la réalité de la recherche qui, dans ses formes actuelles, demande plus aux chercheurs de se transformer en “ managers ” , (principalement les directeurs de recherche) et des principes de sélection basés exclusivement sur les compétences scientifiques. C’est peut-être la distorsion entre ces deux logiques qui explique aujourd’hui un certain désenchantement pour le “ monde ” de la recherche. La question consiste à savoir quelle vision du monde, il convient de privilégier.

La présentation des résultats aux concours CR2 et CR1 n’a pas été reproduite.