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Réaction de Denis PESCHANSKI, directeur de recherche au CNRS

Diffusé par l'ANCMSP le mercredi 10 septembre 2008 · Imprimer

Denis Peschanski
directeur de recherche au CNRS
Centre d’histoire sociale du XXe siècle (Paris 1 etr CNRS)
ex-DSA du département SHS du CNRS


Tous les DSA (sauf un) ont démissionné de leur poste à la suite du véritable
limogeage de Marie-Françoise Courel. Cette démission n’est pas un événement
anecdotique : c’est la première fois qu’une direction scientifique de
département démissionne dans sa quasi totalité.

Je limiterai mon propos à distinguer entre fausses pistes et vrais enjeux.

Fausses pistes

* "Marie-Françoise Courel était atteinte par la limite d’’âge". Elémentaire,
mais je suis surpris que les propos de la gouvernance n’aient pas été mis en
cause sur ce point lors de l’entretien avec le bureau du conseil
scientifique de département car, pour l’instant, c’est la seule position de
défense de la direction du CNRS. MFC a eu 66 ans le 23 août 2008. Réponse 1
 : MFC a un détachement qui court jusqu’en novembre 2009 à la direction du
CNRS et, en outre, ne prendra sa retraite qu’en février 2011. Réponse 2 :
Coutume du CNRS, comme le montre le départ récent de Delay (ex-DS du
département Environnement et Développement Durable) ? Maurice Gross,
personnage ô combien important dans le dispositif du CNRS (directeur des
partenariats), a dépassé depuis longtemps les 65 ans. En outre Bernard Delay
a refusé la proposition qui lui a été faite de continuer au-delà de la
limite d’âge. Réponse 3 : Le DG a convoqué MFC fin juillet pour lui dire
qu’elle devrait quitter ses fonctions début janvier suivant avec la mise en
place du nouveau directeur de l’INSHS. C’est d’ailleurs ce qui est repris
dans l’appel à candidatures. Le 26 août, elle apprend qu’elle est balancée
le 15 septembre. Le 1er septembre que c’est le jour même. La date de
l’anniversaire de MFC a-t-elle changé entre temps ?

* "5 des DSA étaient déjà partants". De fait, le processus de départ était
amorcé. Cela doit se comprendre dans la perspective de la mise en place de
l’Institut dont nous savions qu’il serait dirigé par un autre, bien entendu.
Mais quand on apprit - de façon assez inélégante mais nous l’avons accepté-,
le départ de MFC en janvier 2009, il a été convenu que la plupart des DSA
resteraient en place ces quelques mois ou suivraient les dossiers en liaison
avec les restants.
* Le découpage du futur institut en 3 domaines dont un consacré à "Cognition, comportement". Je ne suis jamais apparu comme un défenseur obsessionnel des sciences cognitives. Mais je ne fais pas
non plus une fixette sur ce domaine . A lire certains, tel serait l’enjeu
principal d’aujourd’hui. Je conçois parfaitement qu’on puisse avoir un avis
différent sur le découpage du futur institut, même qu’on revienne à un autre
découpage. Mais attention aux erreurs de cible : tel n’est pas aujourd’hui
l’enjeu central. Je serais la direction que je m’amuserais, immédiatement, à
créer une commission pour revoir ce découpage ; ou, à l’inverse, à focaliser
le conflit sur ce point, histoire de cacher l’essentiel.

* Certains ciblent l’intérimaire récemment nommé à la tête du département.
Son attitude est évidemment méprisable, mais c’est ô combien réducteur de
focaliser sur la personne et ses actes. Il disparaîtra très rapidement dans
les oubliettes de l’histoire administrative. Il est simplement l’exécuteur
intérimaire des basses ouvres et donne l’apparence de la continuité.

Vrais enjeux

* Commençons par le plus simple : l’Institut national SHS. Nous avons
bataillé des mois pour faire reconnaître le caractère national au futur
Institut, au même titre que les autres déjà existants ou à venir. La chose
n’était pas facile puisque tel n’était pas le point de vue de la ministre au
printemps dernier et qu’elle a changé sur ce point. Belle victoire, donc que
de voir reconnu le caractère national de l’institut des SHS. Par ailleurs,
la caractéristique du débat sur l’institut est d’avoir associé la communauté
scientifique. Dernière preuve en date : les visites programmées dans les
régions en compagnie du président du conseil scientifique de département. Il
apparaît clairement aujourd’hui que nous étions les plus avancés dans la
procédure de mise au point institutionnelle (outre l’INSU et l’IN2P3 déjà
existants bien entendu), et, surtout, que l’association de la communauté
rendait l’opération d’autant plus forte face à tous ceux qui souhaitaient
l’éclatement des SHS et l’abandon de tout ou partie de ces champs
disciplinaires par le CNRS. Donc, de fait, laisser MFC à la tête du
département en plein exercice avec son équipe, c’était rendre difficile
toute tentative de détricottage, voire de démantèlement.

* Est apparue bientôt avec évidence une autre pièce, décisive, du puzzle :
le budget. Rappel : fin mars dernier, toute la direction scientifique avait
déjà donné sa démission, après des déclarations de Catherine Bréchignac (CB)
suivant lesquelles il fallait revoir le périmètre des SHS au CNRS en raison
de pressions politiques et surtout de... contraintes budgétaires. Or ces
contraintes budgétaires aujourd’hui n’ont plus guère à voir avec celles
qu’on pouvaient encore prévoir (espérer ?) en mars dernier. Nous avions
repris notre démission car des engagements avaient alors été pris sur
l’unité des SHS. Aujourd’hui comme hier, CB sait que notre direction
n’accepterait ni ces contraintes, ni le choix de revoir le périmètre. La
procédure choisie (le lien constant avec la communauté, comme ce fut la
règle pour CB il y a dix ans) rendait la situation explosive. C’est donc
bien sur le budget et le périmètre des SHS qu’il faut enfoncer le coin. La
direction du CNRS répond que, bien entendu, on ne touche à rien, tout en
glissant qu’il y aura deux statuts d’unités, et deux statuts de financement
(opérateur de recherche / agence de moyens). A votre avis : quand une
direction aura le choix de financer les unités "stratégiques" et les "UMR
Universitaires", que privilégiera-t-elle ? Par ailleurs, le directeur
général glisse dans la conversation qu’il faudrait faire le tri à
l’intérieur des disciplines, malgré tout.

* Reste la question des pressions politiques. Directement : pas le
ministère ; pas Matignon. CB a parlé de l’Elysée, mais on sait que ce n’est
ni Belloc ni Munnich, les deux conseillers recherche du président. On parle
de Guaino et de son récent conseiller. La montée en puissance d’Allègre
constituerait peut-être une piste. Mais je crois davantage à une
"anticipation" de la décision politique. Vu la situation budgétaire et le
rejet des SHS par des courants importants du pouvoir et, plus généralement,
de la technostructure, on a anticipé à la présidence et à la direction
générale.

* Il ne faut donc pas sous-estimer la dimension interne de l’opération. Des
membres importants de la direction du CNRS ont voulu le départ anticipé de
Marie-Françoise Courel et la neutralisation de la direction SHS.

Il me semble qu’en rappelant ces points, on peut hiérarchiser les urgences
de la contre-attaque. Ce qui est en jeu est grave : c’est la place des SHS
au CNRS et donc, vu le système français, la recherche en SHS en France. Non
pas qu’elle ne se fasse qu’au CNRS, mais le système associant le CNRS aux
établissements et aux Universités est la garantie de l’excellence. Au-delà,
avec des SHS amputées et terriblement amoindries et des SDV fortement
menacées, le CNRS dans son ensemble sera une proie facile.


Denis Peschanski
Directeur de recherche au CNRS
Centre d’histoire sociale du XXe siècle
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