Contre l’extrême droite et la répression, gardons la tête haute !

Dans son mail de vœux pour l’année 2026, le bureau de l’ANCMSP affirmait l’urgence d’une mobilisation antifasciste. Cette tribune a pour objectif de préciser cette posture au regard des attaques continues et répétées auxquelles l’université publique et la recherche en sciences sociales doivent faire face.

Ces derniers temps, la communauté universitaire a vu se succéder de nombreuses attaques symboliques voire physiques. Mais une actualité en chassant une autre, il est parfois difficile de garder en mémoire la succession de ces événements. En remontant jusqu’à 2020, nous avons recensé une augmentation des atteintes aux libertés académiques, que l’on peut classer en deux catégories.

Une partie de ces atteintes provient de l’extrême droite. Rappelons par exemple les nombreux tags et collages prônant un discours de haine à l’encontre de certaines communautés (LGBTQ+juive et musulmanemilitant·es de gauche). À ces menaces inadmissibles s’ajoutent des agressions physiques à l’encontre de celles et ceux qui s’organisent. Toutes ces attaques visent à intimider la communauté universitaire, étudiant·es comme enseignant·es et chercheur·euses, et ainsi à empêcher la production d’une critique scientifique, taxant systématiquement toute avancée des sciences sociales de « wokisme ».

L’ingérence de l’extrême droite a culminé avec l’intrusion le 26 novembre 2025 de trois députés Rassemblement National sur le campus de Villetaneuse (Sorbonne Paris-Nord) à la suite d’un article du magazine Valeurs Actuelles qui en fait « le temple du communautarisme musulman ». Les trois élus se sont donnés pour mission de vérifier ces accusations en s’invitant sur le campus sans autorisation, accompagnés des caméras d’un autre média d’extrême droite, Boulevard Voltaire. Les vidéos, ensuite diffusées sur X – autre réseau social aux mains de l’extrême droite, états-unienne cette fois – exposent ainsi au doxxing les étudiantes portant le voile. Cette immixtion, qui a été condamnée par France Université et même le ministre, Philippe Baptiste, donne à voir le mépris patent des partis xénophobes à l’égard des libertés académiques. Elle révèle aussi la décontraction des racistes, qui n’hésitent désormais plus à mettre en danger publiquement étudiant·es et personnels.

Face à l’extrême droite, les administrations ne les protègent pas, bien au contraire. Le contrôle croissant qui s’exerce sur l’orientation politique des étudiant·es d’une part et des chercheur·euses d’autre part doit nous inquiéter. Quand un rapport interne de l’administration de Sciences Po Bordeaux dresse une typologie des étudiant·es selon leur niveau d’engagement politique à gauche, une étude commandée fin 2025 par la présidence d’Aix-Marseille Université demande aux étudiant·es – identifiables par leur INE – de détailler leurs engagements et pratiques politiques, y compris les moins légales. Aux personnels des Universités, leur ministère de tutelle demande de remplir un questionnaire relatif à l’antisémitisme, et donc de renseigner leurs convictions politiques et religieuses. Si cette enquête conduite par le Cevipof (Sciences Po Paris) n’a finalement pas été relayée, cette tendance de fond inquiète grandement quant à l’autonomie et à la liberté laissée à l’ESR.

L’annulation fort commentée du colloque international « La Palestine et l’Europe : poids du passé et dynamiques contemporaines » censé se tenir mi-novembre 2025 au Collège de France, témoigne également de cette volonté de mise au pas de la recherche scientifique. Si l’évènement a finalement pu se tenir en ligne, cette « censure institutionnelle » constitue un grave précédent. Empêcher l’analyse historique d’un processus colonial et génocidaire en cours, c’est s’empêcher d’en comprendre les causes profondes ; empêcher à la science d’éclairer le débat public, c’est altérer profondément le caractère démocratique des institutions.

Enfin, en février dernier, l’affaire qui a entouré le décès de Q. Deranque en marge d’une conférence de l’eurodéputée Rima Hassan à Sciences Po Lyon nous semble illustrer l’effacement des pouvoirs publics et des services administratifs face aux attaques de l’extrême droite. Il a, en effet, donné lieu à une polémique invraisemblable, avec en point culminant la commémoration à l’Assemblée nationale d’un néonazi mort dans l’exercice de ses violences, égard dont sont d’ailleurs toujours privées les nombreuses victimes de la violence fasciste, qu’elle soit groupusculaire ou policière. Que la mort de Q. Deranque soit affligeante pour notre combat et attristante pour ses proches, elle ne justifie en rien les injonctions à la compassion. Elle ne justifie pas non plus les nouvelles annonces gouvernementales qui projettent de museler la parole politique à l’université.

Les précaires en première ligne

Tous ces événements sont de natures différentes mais nous sommes face à un continuum d’atteintes liberticides, une même offensive contre l’ESR. Qu’elles soient violentes ou plus insidieuses, ces attaques mettent en danger le monde universitaire et visent à l’empêcher de produire une recherche de qualité. Dans tous les cas, elles contribuent à la diffusion d’un climat de travail délétère, qu’elles viennent directement de l’extrême droite ou que la droite néolibérale s’en fasse le relai. Contrairement aux poncifs habituels, l’université n’est pas un sanctuaire et ses membres doivent se battre pour en préserver l’indépendance.

Ces attaques nombreuses sont d’ailleurs un miroir grossissant de l’influence croissante des réactionnaires les plus puant·es dans tous les domaines de la société (politique, médias, etc.). Elles accompagnent la précarisation économique de notre secteur comme de tant d’autres. Comme toujours, ce sont les plus précaires qui y sont le plus systématiquement confronté·es, des vacataires remercié·es pour un drapeau palestinien sur un sac aux étudiant·es étranger·ères qui sont aujourd’hui le fusible des errements budgétaires du gouvernement dans l’indifférence de nombreux·ses titulaires.

Si nous luttons contre l’arrivée au pouvoir possible de l’extrême droite, ses relais utilisent déjà les leviers à leur disposition pour affaiblir l’Université : la suspension des financements régionaux de l’Université Lyon 2 en 2025 au terme d’une énième polémique sur « l’islamo-gauchisme » témoigne ainsi de la fragilité de nos institutions face à un champ politique en voie de fascisation. Au moment où les politiques néolibérales ont mis la totalité des universités françaises en déficit, l’extrême droite peut aussi profiter de l’appel d’air pour s’infiltrer dans les établissements privés où la parole est bien plus contrôlée.

Le minimum : l’anti-fascisme

Alors que les prétextes les plus absurdes sont tous les jours utilisés pour attenter à nos libertés, les titulaires ont les privilèges suffisants et donc la responsabilité de s’y opposer en première ligne. Nous refusons les fausses équivalences entre le danger bien réel de l’extrême droite et un « wokisme » chimérique. Nous appelons les enseignant·es chercheur·euses titulaires en SHS à abandonner les postures fatalistes ou misérabilistes et les injonctions, au demeurant fort étranges, à ne pas « mélanger recherche et politique ». L’Université joue sa survie comme institution indépendante et ses représentant·es doivent en conséquence affirmer clairement une posture antifasciste dans les instances de nos établissements (CA, CR, CFVU) et plus généralement de l’ESR (CPU, CGE, etc.).

L’extrême droite est notre ennemie, soyons aux côtés de celles et ceux qui sont le plus exposé·es à ses menaces. Dans ce contexte, refusons les ingérences politiques en tout genre et combattons le mépris grandissant envers l’Université. Affirmons clairement notre dégoût pour les xénophobes, chassons de nos facs l’« antiwokisme », cheval de Troie du racisme, du sexisme et de la LGBTphobie. Ne laissons pas nos collègues détracteurs du « wokisme » ou de « l’islamo-gauchisme » donner des gages scientifiques à l’extrême droite. Ripostons à toutes les attaques et soutenons clairement celles et ceux qui en sont victimes. Face aux menaces des un·es et aux inconséquences des autres, gardons la tête haute !

À la mesure de ses forces militantes, l’ANCMSP entame un travail de fond visant à documenter et dénoncer les attaques en tout genre subies par les personnels de l’Enseignement supérieur et de la Recherche et les étudiant·es. Nous soutiendrons dès que nous le pourrons toute initiative qui visera à faire reculer l’extrême droite dans nos facs. Nous sommes et resterons antifascistes.

Solidairement,

Le bureau