Partage de la tribune « Nous ne voulons plus mourir en silence »

Le bureau de l’ANCMSP vous partage la tribune du collectif MobDétresseESR. Cette tribune a été publiée sur le Club de Mediapart le 9 septembre 2026.


Le 31 mai 2026, nous avons appris le suicide de notre collègue Marie Desbois. Elle avait 40 ans, elle était investie depuis plus d’une dizaine d’années dans le monde universitaire, qui a eu raison d’elle par la violence de son climat relationnel, ses conditions de travail dégradées et ses recrutements hyper concurrentiels (étant donné la pénurie de postes). C’est aussi le silence organisé autour du démantèlement du service public de l’Enseignement Supérieur de la Recherche (ESR) ainsi que la résignation collective désormais devenue indifférence commune qui ont constitué une violence supplémentaire. Marie Desbois – et avant elle de nombreuses personnes et collectifs en lutte – a pourtant interpellé ses pairs et l’ESR par le biais de ses listes de diffusion et de ses réseaux. Les réponses qui lui ont été adressées ont été rares et d’ordre individuel seulement.

Sa colère puis son épuisement résonnent chez les nombreuses et nombreux précaires qui font fonctionner et tenir, chaque jour, l’université sans aucune perspective de recrutement, exploité·es sans relâche et pris·es dans un engrenage néolibéral qui ne cesse de produire de la précarité et de la violence institutionnelle et interpersonnelle. Chaque année, une partie d’entre elles et eux quittent l’ESR, épuisé·es par des années de travail non reconnu, par l’instabilité professionnelle, économique, géographique, mais aussi administrative, notamment pour les précaires étranger·ères.

Cette instabilité multiple rend impossible la projection à long terme dans le milieu professionnel et a des conséquences sur tous les aspects de la vie des travailleur·euses de l’ESR : accès au logement, vie familiale, conditions matérielles d’existence, santé mentale – conséquences normalisées et constamment invisibilisées.

Les logiques productivistes qui règnent dans ce milieu, depuis l’entrée dans les études, jusqu’à la thèse et l’après-thèse, organisent le tri et la mise en concurrence des précaires pour l’accès aux rares postes disponibles.

Ce système nous prive du repos, nous incite à travailler toujours davantage, le soir, pendant les week-ends, pendant les vacances, et finit par produire des burn-out, de l’anxiété, de la dépression et, parfois, des suicides, dont l’origine professionnelle n’est jamais reconnue et dont l’employeur n’a jamais à répondre.

Il faut lever le silence sur ces questions. La réponse à cette détresse collective ne peut se résumer à de rapides conseils invitant à consulter un·e psychologue ou à appeler le 3114 (numéro national de prévention des suicides), ni à prendre des vacances ou un arrêt de travail quand la précarité rend ces recours inenvisageables (pour des vacataires, des chômeur·ses) ou, au mieux, drastiquement insuffisants.

Le décès de Marie Desbois et les revendications qu’elle a laissées doivent constituer un point de bascule.

Après une première tentative de suicide en février, Marie avait rédigé une tribune qu’elle souhaitait collective (elle y parle d’elle à la troisième personne). C’est avec une immense tristesse, une profonde colère et la conviction qu’il est indispensable de respecter sa volonté que nous publions aujourd’hui ce texte qui politise la souffrance.

Cher ESR,

Je/Nous ne voulons pas/plus mourir en silence.

Je/Nous, personnes qui travaillons dans le monde universitaire français,

Nous écrivons depuis un lieu fragile. Un lieu de colère, de fatigue extrême, de désarroi aussi. Mais surtout depuis un lieu où le silence n’est plus possible.

Si une parole collective émerge aujourd’hui, c’est parce qu’une tentative de suicide – celle de Marie Desbois (docteure en SH d’une université parisienne, issue d’un groupe minorisé, précaire et sans poste) – a rendu visible ce que beaucoup savaient déjà sans parvenir à le dire publiquement. À partir de cet événement, dans les échanges d’une liste de diffusion académique, les témoignages ont afflué. Et avec eux, un constat insoutenable : l’ampleur des atteintes à la santé mentale, les tentatives de suicide tues, les morts passées sous silence, le racisme, le sexisme, le classisme, le validisme, la violence systémique du monde universitaire. Une violence en partie produite et surtout accentuée par les coupes budgétaires que l’État ne cesse de faire à l’enseignement et à la recherche.

Nous ne pouvons plus faire comme si cela relevait d’histoires individuelles. Ce que nous  voyons, c’est un système qui brise. Un système qui épuise. Un système qui tue. Avant son passage à l’acte, Marie avait appelé le 3114. Après près de vingt minutes d’attente, l’échange reçu fut d’une violence supplémentaire, insoutenable dans un moment de vulnérabilité  extrême. Ce détail n’en est pas un : il dit l’abandon institutionnel jusque dans les dispositifs censés sauver. Mais l’histoire ne commence pas là. Des mois plus tôt, elle avait déjà fait circuler un message qui dénonçait la violence du monde universitaire : la description précise d’un parcours d’excellence construit dans la précarité, d’années de travail pour cocher toutes les cases de la légitimité académique, d’auditions échouées non par manque de compétence  mais par absence de réseau (et peut-être en raison d’un racisme institutionnel systémique), d’un système d’entre-soi où les « postes à moustaches » verrouillent les recrutements avant même leur publication.

Ce témoignage disait la fatigue de devoir toujours faire, produire et prouver davantage. Il disait l’exclusion des trajectoires non conformes, des universités périphériques, des épistémologies critiques, des engagements féministes. Il disait surtout ceci : les règles du jeu ne sont pas les mêmes pour toutes et tous. Et ces règles sont encouragées par les politiques d’État. Rien, dans ce récit, n’était isolé. Les données existent. Les rapports existent. Les analyses critiques du recrutement universitaire existent depuis des décennies. Et pourtant, rien ne change – sinon l’aggravation.

Aujourd’hui, ce que révèlent les nombreux messages reçus après le mail du 6 février envoyé par Marie, témoignant de ce que l’on pourrait qualifier d’une vague de tentatives de suicide, c’est l’ampleur collective du désastre. L’épuisement des candidatures sans fin. La précarité prolongée pendant des années. Les postes titulaires rares et eux-mêmes devenus lieux de surcharge et de souffrance. L’isolement organisé. La honte intériorisée.

Le suicide, nous le savons, n’est pas un désir de mourir : c’est vouloir que la souffrance s’arrête. Et ce qui devient politiquement inacceptable, c’est que l’institution produise des situations où aucune autre issue ne semble possible.

Nous parlons ici de maltraitance institutionnelle. Nous parlons de destruction organisée de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche. Nous parlons de conséquences réelles, non seulement en termes de compétitivité scientifique, mais en termes politiques, sociaux et humains.

Car ce qui est en jeu dépasse largement nos trajectoires individuelles. Il s’agit de savoir quel monde fabrique une société qui laisse mourir celles et ceux qui cherchent, enseignent, transmettent. Celles et ceux qui contribuent grandement à faire avancer les sociétés. Il s’agit de savoir ce que vaut un discours d’égalité quand les recrutements reproduisent les hiérarchies sociales, raciales et de genre. Il s’agit de savoir ce que signifie « progrès » quand la dignité même de vivre devient incertaine.

Nous refusons que Marie – anonymisée comme tant d’autres par peur – disparaisse dans les statistiques invisibles. Nous refusons que toutes celles et ceux qui traversent la même violence restent sans nom, sans histoire, sans mémoire. C’est pourquoi l’idée d’une alerte publique, d’un #MeTooESRsuicidaire, émerge aujourd’hui comme une nécessité. Non par goût de l’exposition. Mais parce que rendre visible est devenu une condition de survie collective. Parce que la honte doit changer de camp. Parce que le gouvernement doit prendre ses responsabilités. Parce que l’État doit mesurer ce que produit réellement la destruction du système académique.

Nous savons aussi que les réponses individuelles ne suffiront pas. Ni l’entraide ponctuelle. Ni les pétitions sans effets. Ni les discours d’inclusion sans transformation structurelle. Ce qui est en jeu exige du temps long : organisation collective, luttes syndicales, engagements politiques, reconquête des espaces locaux, stratégies sur une génération. Non pour « sauver »  quelques-un·es. Mais pour empêcher que d’autres soient placés dans la situation d’avoir besoin de l’être.

Nous, personnes qui travaillons et évoluons dans le milieu universitaire, nous écrivons cela depuis la vulnérabilité. Mais nous l’écrivons aussi parce qu’il reste quelque chose : la conviction que la dignité n’est pas négociable, que personne ne devrait mourir de son travail, que le savoir ne doit pas couter la vie, ni la santé mentale et que le silence n’est plus une option.

Nous sommes encore là.

Et c’est précisément pour cela que nous exigeons la prise en charge des violences dans le monde académique.« 

Dans un contexte où les postes se raréfient de plus en plus et où l’université comme la recherche sont asphyxiées, il faut que son cri de colère ne soit pas vain. Il ne suffit pas de dénoncer ces politiques : il faut également interroger, pour les changer, les pratiques de travail, les critères de recrutement, ainsi que les formes de violence qui traversent ce milieu jusque dans ses modalités les plus ordinaires. Les taire ou les ignorer permet la reproduction des nombreuses inégalités – classe, genre, nationalité, race, âge, handicap – qui créent des hiérarchies entre les précaires recrutables et tous les autres qui ne le seront jamais.

En tant que collectif attaché, comme d’autres, à faire résonner les revendications de Marie, nous appelons à la mobilisation pour que l’année universitaire qui s’ouvre soit celle qui brise le silence et permette de faire entendre, au-delà de l’université, les réalités et les difficultés qui traversent aujourd’hui l’ESR, particulièrement dans le contexte crucial de la campagne présidentielle.

Les universités occupent une place centrale dans la société en formant les citoyen·es, les intellectuel·les et les professionnel·les de demain. Elles produisent des connaissances essentielles à la compréhension du monde et accueillent des millions d’étudiant·es. En dépit de cette centralité, le démantèlement systématique de l’ESR continue d’être revendiqué comme projet politique. Les injustices qui le traversent sont invisibilisées, évacuées du débat public et renvoyées à la responsabilité de chaque établissement, voire de chaque personne.

À l’approche de l’élection présidentielle, faisons de l’ESR une question politique et sociale incontournable. Cette mise en visibilité suppose une prise de responsabilité à plusieurs niveaux.

D’abord, celle des gouvernements successifs, qui portent la responsabilité des politiques brutales menées contre le service public de l’ESR.

Ensuite, celle des candidat·es à l’élection présidentielle : à l’heure où s’ouvre la campagne de 2027, nous leur demandons de prendre position sur l’état de l’ESR et sur les choix de société que cela implique. Certains se sont déjà positionnés en annonçant clairement leur volonté de supprimer de nouveaux postes et d’aggraver le démantèlement en cours. La gauche de rupture annonce quant à elle un projet ambitieux de recrutement, de titularisation et de pérennisation des financements alloués à la recherche.

Également, une responsabilité des universités quant au respect du droit du travail et, en son sein, des directions et des personnels titulaires.

Nous appelons à des recherches financées et des enquêtes journalistiques pour objectiver et documenter la précarité et la détresse dans nos universités. Nous appelons au témoignage et au recensement des suicides et tentatives de suicide, que ce soit via les syndicats ou les réseaux sociaux.

Enfin, nous, travailleuses et travailleurs au sein de différentes universités françaises, appelons aussi à poursuivre et amplifier les mobilisations dans nos établissements, à travers des AG locales et des actions adaptées à chaque contexte, et à construire ensemble les suites à donner à cette mobilisation.

le Collectif MobDétresseESR