Association Nationale des Candidats aux Métiers de la Science Politique (ANCMSP)

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Article de 12000 sur la CJC de l’anarchie au libéralisme

Diffusé par l'ANCMSP le lundi 23 juin 2008 · Imprimer

La CJC : de l’anarchie au libéralisme

Voilà des années que nos délégués se rendent au CA ou au congrès de la Confédération des jeunes chercheurs comme on monte à l’échafaud. En exclusivité, ils ont décidé de tout dire sur les coulisses de l’organisation représentative des « jeunes chercheurs ». Conflits avec les associations concurrentes, caisses noires, mariages forcés... La CJC n’aura plus de secrets pour vous. Révélations.

Au commencement de la CJC était l’anarchie. Cette affirmation surprendra sûrement, y compris celui qui a fréquenté un peu les arènes de la CJC, écumé leurs interminables AG, pesté sur leurs procédés délibératifs abscons. Elle surprendra aussi notre fidèle lecteur qui suit numéro après numéro nos aventures au sein de cette confédération. Et pourtant, à y regarder de plus près, Bakounine ou Kropotkine ne seraient pas loin d’y retrouver leurs petits. Quelle ne fut pas la surprise d’un de nos vaillants émissaires de l’ANCMSP envoyé en conseil d’administration de cette organisation à Rennes en 2006 lorsqu’il fit la rencontre d’étranges founding fathers appelés affectueusement « les Dinos ». Cheveux longs, et barbes de plusieurs jours, tels des hell’s angels sortis de nulle part sur la bonne vieille musique de born to be wild, ils sont venus fêter les dix ans de leur association. L’un d’eux parle sans sourciller : « au début, notre asso, c’était plus une perspective anarchiste de destroy le system, tu vois ? ».

C’était le bon vieux temps. A la CJC, on savait encore ne pas être d’accord et le faire savoir. A un moment, la salle s’agite : une personne ose même interrompre un intervenant. Un brin nostalgique, un Dino verse une larme, il est ému : l’esprit des origines est toujours bien là. « La CJC a été crée à la base sur un modèle libertaire. Maintenant, les vieux se taisent et laissent parler les jeunes », rappelle avec fermeté un T-Rex aujourd’hui syndicaliste proche de la Confédération paysanne.

Chien de garde

De ce passé anarchisant, il subsiste encore quelques traces. Une certaine organisation du mouvement d’abord qui vise à empêcher l’émergence d’une oligarchie. Fidèle à une bonne vieille méthode, bien connue de l’ANCMSP, le mandat de président de la CJC est limité à une durée d’un an. N’importe quel adhérent peut porter haut et fort les couleurs de la CJC et parler en son nom tant qu’il promeut les positions adoptées par les AG souveraines. Et puis, la clé de voûte du système, la Rolls de la bureaucratie : la Coord’. « Afin de permettre un bon fonctionnement de la confédération, une coordination de trois personnes minimum est désignée lors d’une assemblée générale ou d’une réunion du conseil d’administration. Son rôle consiste à assurer le lien entre les associations locales et la structure nationale de la confédération (bureau, porte-parole...), et à coordonner les actions au niveau national » précise l’article 3 du règlement intérieur . Dans les faits, la Coord’ joue le rôle de chien de garde. C’est elle qui veille à l’application de ce qui a été voté, c’est elle qui vérifie que les dossiers avancent, c’est enfin elle qui fait tampon entre les élus et le reste du monde. Un véritable Etat dans l’Etat, bien déterminé à fliquer tout ce qui se passe au sein de la CJC afin d’éviter que des francs tireurs n’en viennent à parler au nom de la confédération. Qui a dit que les anars n’aimaient pas l’ordre ?

Si les intentions sont donc louables, le système a quelque peu dévié de sa trajectoire. D’anarchiste, la CJC s’est réorientée vers un discours proche d’une orthodoxie libérale bon teint. Leur leitmotiv est celui de la « professionnalisation » du jeune docteur. Rien de bien libéral là-dedans. Mais, le libéralisme se niche plus dans des discours : pour trouver un emploi, le docteur doit s’inscrire dans une « démarche de projets », recourir à des « solutions » et des « stratégies personnalisées ».

Discours néoclassiques

Si l’on accepte de suivre ce point de vue ô combien subtil, celui qui se trouve dans une situation problématique est quelqu’un qui a échoué ou pire n’a rien fait… En témoigne ces propos d’un nouveau venu, philosophe de formation, qui s’étonne de certaines prises de position sur la liste de diffusion (agora@) qui réunit tous les adhérents souhaitant y participer. « Entendre que si les gens ne sont pas financés c’est de leur faute me rappelle le discours néoclassique (en économie) disant que s’il y a du chômage, c’est que les gens ne veulent pas travailler. C’est l’argument antipolique par excellence de la mauvaise volonté. Dire que ce sont les allocations chômage qui créent les chômeurs est un autre argument de la panoplie néolibérale : on peut facilement montrer que c’est faux. N’est-ce pas assez voisin de dire que ce n’est pas en donnant plus d’allocations que l’on résoudra le problème (c’est vrai seulement s’il n’y a pas derrière créations de postes) ? ». Fidèle à cette conception, l’ANCMSP se fait forte de ramener la CJC à ses origines gauchisantes en se battant pour imposer l’idée d’un doctorant travailleur. La défense des intérêts d’un groupe ne doit pas se résumer à la seule défense des intérêts des plus favorisés de ce groupe. C’est tout le problème d’un système qui met en place des dispositifs destinées à quelques happy few, comme les Doctoriales, des réunions dans lesquelles une poignée de docteurs est mise en contact avec des entrepreneurs.

Regard bienveillant

Dix ans après où on est-on ? Les Dinos sont devenus des notables (parfois malgré eux), alors que certains anciens sont en voie de fossilisation. La CJC a découvert l’intérêt d’avoir des experts et des anciens postés de l’autre côté de la barricade, chez les titulaires. Les Dinos sont toujours présents. Les débats au sein de l’agor@, la liste de diffusion de la CJC se déroulent sous leur regard bienveillant. Certains se permettent même parfois d’intervenir sur un ton très paternaliste sur des questions précises pourtant tranchées en AG. On est donc loin de l’idéal de rotation des postes. Certains prennent racine au sein de la Confédération, parfois même lorsqu’ils rejoignent d’autres associations de la galaxie CJC.

La CJC c’est aussi une méthode : soustraire le débat aux participants souvent à l’aide de subtilités techniques ignorées de la plupart. Il existe une démocratie façon CJC. Pour comprendre quelque chose, il faut déjà être inscrit sur les dix huit listes thématiques, même si cette condition ne constitue aucunement une garantie. Les principes de la réforme de l’arrêté sur les écoles doctorales ont été finalisés sur le lab quelques jours avant le vote qui portait sur un documents d’ensemble non discuté. On peut rajouter une proposition d’affiche produit de 6 mois de travail qui change dans les mains de ceux qui la fige en PDF… La CJC c’est la force du consensus mou.

En lisant cet article, cher lecteur, tu dois à ce stade te poser la question de l’intérêt de la participation de l’ANCMSP à cette organisation. Et pourtant, au risque de t’étonner, on l’aime bien la CJC. Pourquoi ? Car se sont des hommes et des femmes prêts à se mettre à apprendre le droit du travail et le droit administratif en un mois pour aider une doctorante qui veut intenter un procès contre son université. On crée une nouvelle liste de diffusion, et c’est parti, une page sur le lab et autoformation… Le pire, c’est qu’ils y arrivent. Des brutes qu’on vous dit !

Il n’y a pas de juristes de formation à la CJC. Qu’à cela ne tienne. « Le droit, ce n’est pas si compliqué que ça, suffit de l’apprendre », entonnent fièrement nos camarades de la Confédération. Cette croyance dans la force intrinsèque du droit nous fait parfois sourire en tant que politistes. Elle devrait pourtant nous faire prendre conscience que la compétence juridique peut être aussi un moyen d’action, par des recours juridictionnels…

Les militants de la CJC, eux, l’ont bien compris. Ils travaillent leurs dossiers, n’hésitent pas à mouiller le maillot pour porter la voix des « jeunes chercheurs » et défendre des causes trop souvent passées sous silence dans nos revendications et mobilisations sectorielles. Pour preuve, une équipe travaille par exemple sur la situation des étrangers en thèse. La CJC a créé un poste de vice président étranger.
L’absence d’un certain sens politique et la méconnaissance des procédures de mobilisation est fortement compensée par une grosse expertise de communication, une maîtrise des dossiers et surtout une reconnaissance par le ministère et par l’ensemble des acteurs du milieu de l’enseignement supérieur et de la recherche.

Un petit freesbee ?

Enfin, la CJC c’est un peu le camp de vacance forcé, c’est presque une famille. Les réunions nationales se déroulent sur deux jours, et on ne chôme pas… C’est du 12 heures par jour, et des nuits de 5 heures car il faut participer à l’écriture des positions qui seront votés le dimanche matin. Leur engagement revêt parfois un côté boy scout, mu par une bonne volonté de servir à quelque chose. On est même parfois obligé de s’amuser (« heu, et si on faisait du freesbee ? ») et de se sentir faire partie du « groupe CJC » qui, pour certains, constitue même un club de rencontres voire un lieu matrimonial. On mange CJC, on se marrie CJC, on (en) chie CJC… On peut dire sans exagérer que les délégués de l’ANCMSP prennent sur eux. S’ils acceptent de payer leur tribut en jouant au tarot pendant les longues soirées d’hiver, c’est surtout pour la défense de la cause des précaires de la recherche à laquelle certains de ses représentants croient un peu.

Encadré 1 :

« Tu t’es pas loggé sur le lab ? »

La CJC c’est 2222 mails sur la liste générale en un an et 1600 sur la liste des très actifs en 8 mois… Il y a les AG avec la quarantaine d’associations adhérentes de la CJC qui ont 5 voix chacune et des membres individuels qui ont 1 voix. Un bureau qui est élu par l’AG pour un an, avec des vice-présidents pour tout dossier d’importance… Il y a « la Coord’ », dont le chef incontesté est le « Méta-Coord’ », qui est chargé de l’administratif de la CJC (réception des mails, diffusion de l’information). Pour chaque dossier considéré comme important, la CJC lance une liste de discussion. Puis, suivant une logique ascendante, le tout remonte sur la liste générale agor@ pour le vote final, mais il est souvent déjà trop tard pour modifier le projet.

De plus il y a un « lab », c’est à dire un site interne de la CJC avec des pages wiki où le travail s’effectue de manière collaborative. Encore un échelon dans l’éclatement des prises de décision… Ayant force d’évidence pour les anciens, la maitrise du « lab » pour l’impétrant est quelque peu ésotérique. Suite à une proposition d’un membre de l’ANCMSP, une petite formation a été mise en place lors des trois réunions annuelles de l’association afin de favoriser la compréhension de cette démocratie cybernétique… Certaines positions sont prises avec des débats sur les listes. Mais toute la formalisation des textes, propositions et amendements se fait sur le « lab » avec parfois six intervenants, dont quatre du même avis et de la même association…

La CJC se base sur une logique de consensus, qui en pratique se transforme en une logique de démocratie par le nombre n’hésitant pas à se contenter du vote de quelques uns. Une fois le dossier ficelé, le vote électronique est lancé, les associations s’empressent d’entériner le travail effectué en amont.

Encadré n° 2 :

Avec l’ANCMSP, le froid puis le chaud

« Au commencement, l’idée c’était un peu de ne pas leur parler parce que c’était des cons de sciences dures qui ne voulaient pas reconnaître la spécificité des sciences sociales », se souvient un ancien de l’ANCMSP. Puis avec l’épisode de la mobilisation dans Sauvons la Recherche et les Etats généraux, des rapprochements se sont opérés entre précaires par-delà les appartenances disciplinaires. Le travail de l’ANCMSP dans les EG et la présence de sa trésorière Hélène Combes dans le Comité d’initiative et de proposition (CIP) a favorisé notre reconnaissance au sein de la CJC. Or, bien que reconnue, l’ANCMSP a dû dépasser des réticences internes à l’idée de s’investir au sein de la CJC. Il a fallu une progressive conversion mentale et culturelle pour admettre que la CJC constituait bel et bien un lieu et un enjeu de luttes. Aujourd’hui, à l’occasion d’un renouvellement, tout le bureau de l’ANCMSP participe de cette dynamique. La CJC constitue de plus en plus un prolongement de l’investissement militant des membres du bureau.

Encadré 3 :

Les tiroirs-caisses de la CJC

La CJC est une organisation nationale qui vit donc principalement sur l’organisation d’évènements locaux. Elle a des ressources propres avec lesquelles elle paie les déplacements des membres de son bureau. Trois réunions se tiennent par an : une AG et deux CA. L’organisation de ces évènements est prise en charge par les associations locales. Charge à elles d’équilibrer leur bilan financier et tout excédent est reversé à la confédération. Par contre si l’inverse se produit, à elles de gérer. A Nantes, quand les associations locales ne sont pas parvenues à rentrer dans leurs frais, les associations confédérées ont du payer une partie des frais de déplacement de leurs membres. Pour organiser le CA, les associations locales organisent un événement fédérateur (débats, discours) le vendredi qui précède afin de lever des fonds auprès des partenaires (les Universités, les conseils régionaux…). Le samedi et le dimanche, on bosse. L’argent collecté permet d’organiser le CA. Sur le long terme, la CJC parvient donc à s’en sortir au niveau financier. Une performance d’autant plus importante que les tarifs d’adhésion par association sont dérisoires (30 euros par association).