Fiches de poste et conditions de recrutement exotiques

2012-12-03-devisesshadok11Avec l’autonomie des universités, les procédures de recrutement vont être amenées à se « diversifier » : de fait, le passage par le CNU n’est déjà plus nécessaire pour postuler à un certain nombre de postes dans des institutions « prestigieuses » alignant leurs critères de recrutement sur ceux des universités et écoles « reconnues à l’international ». Voici quelques fiches de postes et quelques conditions de recrutement amenées à être de moins en moins exotiques au sein des sciences sociales, que l’on se situe au niveau des lieux de (re)production de l’excellence (IEP de Paris et Toulouse School of Economics) ou que l’on « s’abaisse » à considérer la situation des « petites » universités.

L’autonomie des universités vue d’en haut, tout là haut, lieu de l’excellence, de l’international, de l’interdisciplinarité et de la concurrence pure et parfaite

- Deux fiches de poste à l’IEP de Paris, rattaché au Laboratoire Interdisciplinaire d’Évaluation des Politiques Publiques (LIEPP) :

Poste Science Politique IEP de Paris

Poste Sociologie IEP Paris (rattaché au LIEPP)

La qualification n’est pas requise (« Candidates should hold a PhD in political science or related fields and have published in the scientific journals of the discipline ») ; il faut juste être « excellent » (« candidates should demonstrate potential for conducting outstanding research »), « interdisciplinaire » et « international » (« Candidates will have to demonstrate a real interest in interdisciplinary dialogue and in international comparison »). Les candidatures sont jugées sur CV puisqu’il n’est fait mention d’aucune autre procédure (lecture des rapports de thèse, audition, etc.) ; le salaire est indexé sur ces « qualités » (« The salary is negotiable and will depend on the experience of the candidate »).

- A travers sa fondation (La fondation Jean-Jacques Laffont, « The institutional entity behind TSE » : voir les généreux donataires ici) la Toulouse School of Economics propose des « teaching buyouts« . Sous cette jolie prose en anglais se cache en réalité une division du travail qui ressemble à s’y méprendre à la « modulation des services » telle qu’on nous la promet depuis des années : il s’agit de séparer enseignement (qui est une affaire de petits en même temps qu’une petite affaire) et recherche (réservée aux « excellents ») en engageant des vacataires (en anglais, on dit « Temporary Lecturer ») pour assurer les heures d’enseignement de chercheurs confirmés.

Le recrutement des Juniors comme des Seniors cible des chercheurs internationaux (« The foundation offers Senior and Junior Chairs to attract renowned and promising researchers and to help them integrate into the French scientific community ») qu’on propose de titulariser après deux contrats de 3 ans (ou comment transformer le CNU en simple chambre de validation : « The Junior Chairs are offered on competitive terms starting in September for a period of six years corresponding to a three year contract renewable once after a “mid-term “ review. The chair might then be offered permanent positions in the French academic system following an evaluation »).

La visite des sites de la fondation Jean-Jacques Laffont et de TSE est instructive en ce qu’elle donne à voir ce qu’est ou sera l’autonomie des universités pour les plus dotés en ressources. Elle permet en outre de mettre en image les trois principes défendus par le directeur de TSE – Jean Tirole – dans une récente tribune du Monde cosignée avec Philippe Aghion (Professeur d’économie à l’université de Harvard) et François Bourguignon (Professeur et ancien directeur de l’École d’économie de Paris) : on apprend dans cette tribune qu’une « université qui ne produit ni recherche de niveau européen (reflétée notamment dans les indices d’impact), ni innovation et brevets menant à des créations d’entreprises, ni bonne insertion professionnelle, ne contribue ni à l’emploi ni à la croissance » et qu' »il est donc crucial de doter l’université d’une gouvernance et de pratiques qui facilitent et encouragent la poursuite de l’excellence » ; on y apprend également que la concurrence est pure et parfaite entre universités et qu’elle crée une saine émulation au sein de l’ESR, le modèle américain étant là encore convoqué en renfort (la « concurrence universitaire est tout sauf un jeu à somme nulle. Harvard et le Massachusetts Institute of Technology (MIT) se font concurrence pour attirer les meilleurs étudiants et enseignants-chercheurs ; dans le même temps, ils coopèrent étroitement à travers de nombreux cours et séminaires communs et de multiples collaborations entre chercheurs appartenant aux deux institutions ») ; on y apprend enfin que pour « éviter l’endorecrutement au niveau maître de conférences (MDC)/chargé de recherche (CR) [il faut d’une part] embaucher les nouveaux MDC/CR en « tenure track », c’est-à-dire en CDD avec évaluations externes au bout de six ans pour transformation en poste permanent [et d’autre part] soumettre la recherche et l’enseignement, au niveau des départements et laboratoires, à des évaluations et classements, si possible au niveau européen (par exemple par une sous-agence du Conseil de recherche européen), moins sensible aux situations acquises et aux lobbys ».

L’autonomie des universités vue d’en bas, tout en bas

Après l’autonomie des universités vue d’en haut, l’autonomie des universités vue d’en bas : les deux fiches de poste (Université d’Avignon et UPEC) que l’ANCMSP a récemment dénoncées (17 et 23 septembre 2013) montrent ce que sont les dérives structurelles contenues dans les dernières réformes de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche :

Communiqué ANCMSP : A Avignon, on danse sur le dos des précaires.

Diffusé par l’ANCMSP le mardi 17 septembre 2013

« Lundi 16 septembre se clôturait le dépôt de candidature pour un poste contractuel à l’Université d’Avignon. L’offre présente plusieurs caractéristiques qui méritent que l’on s’y attarde, tant elles sont symptomatiques des dérives structurelles contenues dans les dernières réformes de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche.

Jugeons plutôt :

  • 1. Le poste a fait l’objet de la publicité la plus minimale qui soit (dans un recoin du site de l’université). La honte a visiblement eu raison de la transparence.
  • 2. Outre le fait qu’il s’agisse d’un contrat de 11 mois, la rémunération et le volume horaire proposés ont de quoi faire pâlir : 1898 euros brut pour un total de 480 heures d’enseignement ! S’il était besoin d’expliciter, notre heureux-se précaire exercera donc ses fonctions pour un taux horaire de 43,33 euros – soit un taux supérieur de 2,38 euros à celui d’une vacation (40,91 euros). Dans ce contexte, les activités de recherche seraient vraisemblablement dévolues aux résidus de vie nocturne que la personne concernée se sera souciée de ménager.
  • 3. On pourra peut-être se rassurer en imaginant que ce sera là l’occasion d’accroitre en un temps record ses compétences de sociologue généraliste, d’historien-ne des faits économiques et sociaux, de politiste familier-e des méthodes quantitatives autant que de l’action publique territoriale et européenne – pour un total raisonnable de 7 TD et 3 CM.

En somme, ce contrat concentre la plupart des dimensions de la précarité. Qui sont les responsables de cette précarisation croissante qui caractérise l’enseignement supérieur et la recherche ?

  1. L’État qui a abandonné sa mission de redistribution et de maintien des équilibres entre les différentes universités, seul à même de permettre aux étudiants un égal accès à des enseignements de qualité ?
  2. Les universités, qui prises dans le grand élan de la compétitivité et de l’excellence européenne investissent dans l’évaluation, la professionnalisation et la communication à défaut d’assurer leurs missions principales d’enseignement et de recherche ?
  3. Les titulaires, qui ferment les yeux sur les conditions de travail d’un nombre toujours plus important de personnels de l’Université au lieu de se mobiliser ?

Au-delà du cas d’Avignon et en cette rentrée 2013, n’oublions pas que la responsabilité est collective et suppose de ne pas regarder passer les wagons de l’autonomie et de la baisse des crédits.

Le bureau de l’ANCMSP »

Communiqué ANCMSP : Les contrats pourris comme nouvelle norme ? Avignon, Créteil et au delà…

Diffusé par l’ANCMSP le lundi 23 septembre 2013

« Suite à la réponse de l’équipe enseignante d’Avignon et à la publication d’une « offre d’emploi » de la part de l’UPEC, l’ANCMSP tient à préciser les points suivants :

  • Le contrat proposé à Avignon est en effet de 11 mois, et non de 10 mois comme nous l’avions indiqué dans le précédent communiqué. Cette durée porte la rémunération horaire juste au-dessus de celle d’un vacataire. Devons-nous nous réjouir de ce niveau de rémunération indécent ? La réponse est non.
  • La « légalité » du contrat n’est pas mise en question par l’ANCMSP. Sa légitimité, oui. Au-delà du contexte local qui l’a produit, ce contrat participe de la précarisation tendancielle d’un nombre croissant de candidats aux métiers de la science politique.
  • S’il est exceptionnel au regard des conditions mises en lumière par l’équipe pédagogique de l’UAPV, ce contrat n’a malheureusement rien d’exceptionnel d’un point de vue national (voir plus bas). Ce que nous dénonçons, et sur lequel nous rejoignons l’équipe de l’UAPV, c’est la création de situations d’urgence permanente par la loi d’autonomie des universités. En ce sens, le « modèle » de contrat des intervenants en langues ne peut être considéré comme tel dans la mesure où, en langues, il existe aussi des « vacataires professionnels », c’est-à-dire à plein temps. Comment un tel « modèle » contractuel pourrait-il par exemple permettre de mettre en place un « accompagnement individualisé » des étudiants ?
  • Contrairement à ce qui est suggéré, les personnels en poste à l’UAPV ne sont pas mis en question personnellement : ce sont les effets de l’autonomie des universités en termes de précarisation des personnels enseignants-chercheurs (1), de transparence des recrutements (2), en même temps que l’acceptation de ce nouvel ordre « faute de mieux » de la part de notre communauté académique (3) (voir le communiqué de l’équipe pédagogique de l’UAPV) qui sont critiqués.
  • Nous préférons donc retenir du communiqué de l’équipe pédagogique de l’UAPV qu’il s’agit de notre rôle, en tant qu’association de défense des candidats aux métiers de la science politique, et celui de la communauté toute entière – des personnels en poste particulièrement – de « dénoncer la précarité » des postes offerts, de repérer les « foyers de précarité qui naissent un peu partout dans l’université », et de souligner « les effets néfastes de la LRU ». Nous resterons donc attentifs aux efforts de l’équipe de l’UAPV en faveur de la création de postes pérennes et décemment rémunérés ainsi que d’une plus grande transparence des recrutements (Au passage, l’ANCMSP regrette que les précisions sur le contexte difficile auquel le personnel en poste à l’UAPV doit faire face ne se sont données à lire qu’après la publication du communiqué).

Visiblement, le cas d’Avignon, comme d’autres, est en passe de devenir acceptable, si l’on en juge à partir de l’offre envoyée dans la foulée par l’Université Paris-Est Créteil :

  • C’est maintenant un « maitre de conférence à mi-temps » (sic) qui est recherché, moyennant un salaire brut de 1305,74 euros. Peut-être la référence à ce mystérieux « MCF à mi-temps » a-t-elle vocation à compenser symboliquement le fait que la rémunération afférente est inférieure à celle du… SMIC (1 430,22 € brut).
  • Non seulement le « contrat est composé d’une partie enseignement plafonné à 96 heures », soit l’équivalent d’un service de demi-ATER, qui est lui rémunéré à hauteur de 1440,02 euros en 2012.
  • … mais il est par ailleurs demandé au « demi-MCF non-statutaire » d’assurer rien de moins que (entre autres)  » la co-direction d’une licence professionnelle  » et  » la coordination des projets tutorés en Master 1 « , tâches que les responsables se gardent bien de quantifier alors qu’elles sont particulièrement chronophages.
  • En somme – petite victoire supplémentaire de la vulgate néolibérale – on attend de notre sous-MCF une  » implication  » dans des tâches dûment précisées, sans que l’on connaisse pour autant le niveau réel de l’engagement attendu. Dans le petit monde merveilleux de la néo-managérialisation, la quantification horaire du temps de travail paraît presque saugrenue.

Il était visiblement besoin de le dire à nouveau : la liste ANCMSP n’a pas vocation à devenir la courroie de transmission d’une précarité désormais normalisée ».

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