Association Nationale des Candidats aux Métiers de la Science Politique (ANCMSP)

AccueilBureauListe de diffusion → Débat avec les types de Nanterre sur la durée (...)

Débat avec les types de Nanterre sur la durée de la thèse

Diffusé par l'ANCMSP le mars 2006 · Imprimer

Des gens de nanterre nous envoit un lettre et comme on met 5 jours à répondre ils nous interpellent...

lettre ouverte à l’ANCMSP


Message original --------
Sujet : [ancmsp] lettre ouverte à l’ANCMSP
Date : Mon, 20 Mar 2006 11:46:08 +0100
De : vico let
Pour : listancmsp@lists.apinc.org

Nous avons fait parvenir au Bureau de l’ANCMSP vendredi dernier la
lettre ci-dessous. Celle-ci n’ayant toujours pas été rendue publique, nous
avons décidé de la diffuser directement sur la liste.

Lettre ouverte à l’ANCMSP

Cher(e)s collègues,

Les parlementaires ont récemment adopté le « Pacte pour la
recherche », texte s’inscrivant dans une longue série de réformes
d’inspiration néolibérale visant à transformer en profondeur l’univers de la
recherche et de l’enseignement supérieur. S’il apparaît désormais difficile
de s’opposer à l’application de mesures contre lesquelles une majorité de
chercheurs et enseignants-chercheurs se sont pourtant élevés et ont proposé
en vain des solutions alternatives, faut-il pour autant en conclure que « 
les jeux sont faits » et déclarer définitivement forfait ?
Nous sommes plusieurs doctorants en science politique à penser que, sous
certains aspects, tout n’est peut-être pas encore joué, notamment en ce qui
concerne les conditions de recrutement, de financement et de travail des
doctorants. Sur ces différents points, il nous semble nécessaire de réagir à
certaines des positions prises par le bureau de l’ANCMSP, qui
s’apparentent, à nos yeux, à une ratification partielle des réformes en
cours, auxquelles ont aussi intérêt (il n’est pas inutile de le rappeler)
certains acteurs de la communauté savante, y compris dans notre discipline.
Il ne s’agit pas ici d’engager un procès public contre l’ANCMSP, et encore
moins de mettre en cause la légitimité des membres du bureau de cette
association mais, plus simplement, de susciter le débat en un lieu (la « 
liste ») où le monopole de la prise de parole légitime semble, de plus en
plus, conquis par les enseignants et chercheurs titulaires au détriment des
« candidats aux métiers de la science politique ». Nous souhaitons ainsi
élargir la discussion à l’ensemble des doctorants et docteurs sans postes
dont les avis ne s’expriment que trop rarement sur la liste afin de
réfléchir collectivement sur deux points :
- d’une part sur les effets, à nos yeux potentiellement contre-productifs,
de certaines des mesures soutenues par les représentants de l’ANCMSP
concernant la lutte contre les différentes formes de précarisation des
nouveaux entrants.
- d’autre part, sur les moyens dont nous disposons encore pour lutter contre
la fragilisation croissante de la situation des « jeunes » (et moins jeunes)
chercheurs.

Un point essentiel doit, nous semble-t-il, continuer à être discuté : la
limitation de la durée de la thèse à trois ans qui, fût-elle appliquée en
contrepartie d’une augmentation du nombre d’allocations, nous apparaît
lourde de conséquences négatives.
Dans un message diffusé sur la liste le 24/02/06, le bureau de l’ANCMSP a
rappelé son point de vue dans les termes suivants : “ la position de
principe et de long terme de l’ANCMSP vise à promouvoir à terme une
réduction de la durée des thèses vers 3 ans accompagnée d’une augmentation
des financements. Lorsque ce cadre sera atteint, la question des demi-postes
d’ATER ne se posera naturellement plus. Les postes d’ATER devront alors
bénéficier en priorité aux docteurs. ”

Nous soutenons bien évidemment la revendication d’une augmentation des
financements, mais pourquoi doit-elle nécessairement être couplée avec la
réduction de la durée de la thèse ? Bien en phase avec les discours
technocratiques (ainsi qu’avec la « Charte des thèses » jadis concoctée par
les ministères Bayrou puis Allègre ) visant à réguler et à standardiser la
recherche en sciences sociales suivant le modèle des sciences dites « dures
 », un tel choix ne nécessite-t-il pas, au préalable, de prendre toute la
mesure de ce qui sépare ce « modèle » scientifique des conditions
spécifiques (c’est-à-dire plus hétérogènes) de la recherche dans notre
discipline ?
On en conviendra aisément : l’observation du monde social ne s’apparente que
de très loin à un travail en laboratoire, soumis à des procédures davantage
routinisées.
Dès lors, comment et selon quels critères évaluer et limiter à l’avance la
durée d’une enquête de terrain ?
Faute de temps, faudra-t-il se résigner à abandonner l’étude de certains
objets dans le cadre de la thèse ?
Ou encore, faudra-t-il se contenter d’un travail superficiel et faire de la
thèse un simple mémoire un peu plus épais que celui du DEA ?
Quelle place resterait-il alors pour l’analyse et la critique face aux
pleins pouvoirs d’une expertise au rabais ?

Se pose donc ici le problème du rapport à la recherche favorisé dans ce
cadre, et qui nous paraît augurer d’un avenir peu glorieux de la recherche
en France. C’est non seulement toute une phase d’apprentissage du travail de
recherche qui serait remise en question, ce qui est problématique si l’on
considère que les doctorants sont les chercheurs de demain ; mais c’est
surtout l’ensemble de la production des connaissances qui en pâtirait quand
on sait, d’une part, que nombre de travaux essentiels en sciences sociales
sont des thèses de doctorat et, d’autre part, combien les enseignants et
chercheurs se nourrissent de ces thèses pour leurs propres recherches.
On peut répondre à ces remarques que les recherches les plus lourdes et
coûteuses en temps devront à l’avenir être réservées aux titulaires de
postes, seuls à même de travailler dans des conditions matérielles
satisfaisantes. Mais il importe, dans ce cas, de tenir compte de ce que sont
les conditions de travail actuelles des titulaires : lorsque les chercheurs
sont incités à contribuer davantage aux tâches d’enseignement, que les
enseignants-chercheurs se plaignent de charges toujours plus nombreuses
(administration, enseignement, encadrement, etc.) et que rien ne semble
prévu pour enrayer ce processus, où et quand les conditions propices au
travail de recherche seront-elles vraiment réunies ?

N’est-il pas à craindre, en outre, qu’une estimation à la baisse du temps
nécessaire aux recherches ne finisse par constituer, pour des pouvoirs
publics soucieux de réduire toujours davantage les dépenses, un argument
pour limiter un peu plus la durée des financements de l’ensemble des projets
de recherche et, par là même, un risque de dépendance accrue de la recherche
aux financement et intérêts privés ?

Au-delà de ces effets en chaîne quant à la qualité et à l’indépendance de
la recherche (déjà sérieusement attaquées par ailleurs), on peut se demander
comment il sera possible, concrètement, de concilier les différentes
injonctions auxquelles les doctorants sont (et seront certainement encore à
l’avenir) soumis dans un temps si court afin de se constituer un dossier
suffisamment « compétitif » et « solide » aux yeux des différents jurys et
commissions de recrutement : comment à la fois multiplier les expériences
d’enseignement, produire des articles de qualité et en quantités toujours
plus grandes, travailler sur des objets autres que celui de la thèse, suivre
des séminaires, assister et participer à des colloques, éventuellement
partir à l’étranger pour élargir son horizon intellectuel, et surtout
produire un travail de thèse apportant une réelle contribution au savoir, le
tout en trois ans ?

Ce climat de compétition toujours plus intense est, comme chacun le sait, le
produit d’un fort déséquilibre entre le nombre de candidats (réels ou
potentiels) et le nombre de postes mis au concours chaque année.
L’une des solutions pour y remédier semble faire consensus : augmenter
significativement le nombre des postes, c’est-à-dire créer des postes, sans
se satisfaire uniquement de ceux qui seront rendus vacants à l’occasion des
prochains départs en retraite.
Une autre solution est celle d’une politique malthusienne de limitation du
nombre des doctorants, à laquelle l’ANCMSP a choisi de se rallier, non sans
contradictions (comment souhaiter « la possibilité de limiter le nombre
d’inscriptions en thèse sans pour autant que soit instauré un numerus
clausus » tout en préconisant que « afin de permettre un réel encadrement de
la thèse, et le respect de la Charte des thèses, un tuteur ne pourra
encadrer plus de huit thèses », sachant que le nombre de ces tuteurs ne sera
pas illimité ? ).
Il est vrai que, si l’on se place dans la position du docteur inquiet quant
à une possible dévaluation de son titre (acquis en trois ans ?) face à un
afflux massif de concurrents, cette solution à de quoi séduire. Elle
présente également l’intérêt, si l’on adopte la posture « réaliste » en
vogue dans certains milieux syndicaux, et si l’on modère suffisamment la
portée de ses revendications, de passer dans les lieux de pouvoir politiques
et académiques pour des interlocuteurs « sérieux » et somme toute « 
fréquentables ». Mais à user - quelles que soient les raisons qui la
motivent - de cette stratégie raisonnée et raisonnable du « moins disant »,
le rééquilibrage tant espéré ne risque-t-il pas de s’effectuer dans le sens
d’un alignement du nombre des doctorants sur celui des financements alors
qu’une logique inverse serait souhaitable ?

D’autre part, s’il s’agit encore une fois de se conformer au modèle des
sciences « de la nature » et « de la vie », où l’essentiel des doctorants
ont, il est vrai, la chance d’être financés, il faudrait certainement
réfléchir à ce que sont et risquent fort de continuer à être pendant
longtemps en sciences sociales les conditions d’attribution des allocations,
à la définition des critères d’excellence mobilisés pour ces attributions,
aux formes de sélection qu’elles impliquent et à leurs conséquences.
Ainsi, il n’est pas rare que, dans une promotion de 45 étudiants en DEA, un
ou deux seulement bénéficient d’une allocation de thèse : est-on vraiment
certain que seuls ces heureux élus disposent des aptitudes requises par la
recherche et l’enseignement ?
Si ces mesures étaient mises en œuvre, les filières d’accès à la thèse (les
« masters de recherche ») ne seraient-elles pas purement et simplement
transformées en filières d’élite soumises à une sélection sociale visant à
écarter le plus grand nombre d’étudiants possible de la préparation au
diplôme de docteur ?

Comment, enfin, militer en faveur de la réduction du nombre et de la durée
des thèses et prétendre défendre efficacement les mobilisations pour le
maintien des demi-postes d’ATER, sachant (comme le remarque justement
l’ANCMSP) que ces derniers n’auraient plus de raison d’être si ces mesures
étaient appliquées ?
Nous admettons volontiers que l’ANCMSP n’ait jamais souhaité une telle
réforme et qu’elle puisse la regretter sincèrement. Mais doit-on se
contenter de l’envisager mollement comme « un état de fait, peu susceptible
d’être modifié dans l’immédiat et dont il nous faut gérer les conséquences »
, alors que ses effets attendus sont inacceptables en regard des conditions
très précaires dans lesquelles se trouvent actuellement nombre de doctorants
 ?

Nous considérons donc que l’unique politique viable et soucieuse d’équité
serait une augmentation du nombre des financements et de leur durée. Est-ce
si aberrant, alors que le gouvernement, dans un moment de lucidité (et
aussi, il est vrai, de démagogie), a cru réaliste d’engager l’Etat à
consacrer 3% de son budget à la recherche d’ici 2010 ? Reste à savoir de
laquelle de ces deux logiques, de la qualité ou de la « productivité », la
recherche profite le plus ?

Un combat n’est perdu d’avance que s’il n’est pas mené. Il s’agit donc de
négocier fermement pour faire avancer notre cause, même à petits pas, dans
l’intérêt de tous les candidats aux métiers de la science politique -
thésards sans financement, allocataires, ATER, docteurs sans postes… Si la
politique est une question de rapports de force, ne vaut-il pas la peine de
mobiliser tous les moyens dont nous disposons encore contre la politique
gouvernementale, qui semble une des plus menaçantes pour la recherche depuis
longtemps, plutôt que de se contenter de « gérer les conséquences » de
celle-ci ?

Nous proposons au bureau et à tous les adhérents de l’ANCMSP, ainsi qu’aux
abonnés de la « liste » de prolonger la discussion en cette période de
fortes mobilisations, lesquelles englobent notre propre combat pour une
véritable « égalité des chances ».

Premiers signataires : Victor Collet, Alexandre Dauphin, Franck Dorge,
Christelle Dormoy, Rémi Guillot, Séverine Lacalmontie, Xavier Landrin,
Blaise Magnin, Alexandre Mamarbachi, Thomas Marty, Maryse Ramambason,
Fédérica Rossi, David Rotman, Antoine Schwartz, Arnault Skornicki

1. Dans sa « Plateforme pour les Etats généraux de la recherche »,
l’ANCMSP se prononce pour le « respect » de cette Charte (p. 3) – cf. le
site internet de l’association.
2. Plateforme de l’ancmsp pour les Etats généraux de la recherche pp. 2 et
3.
3. Voir le message diffusé sur la liste par le bureau le 24/02/06


Windows Live Mail : découvrez et testez la version bêta !
http://www.ideas.live.com/

Réponse de Raphaëlle Nollez-Goldbach


Message original --------
Sujet : Re : [ancmsp] lettre ouverte à l’ANCMSP
Date : Mon, 20 Mar 2006 12:36:44 +0100
De : Raphaëlle Nollez-Goldbach
Pour : vico let
Copie : listancmsp@lists.apinc.org
Références :

Bonjour,

Tout d’abord merci d’engager le débat sur cette question fondamentale
de la situation des doctorants.
J’ai pour ma part quelques remarques :

Tout d’abord, il me semble que stigmatiser les sciences dures comme
c’est régulièrement le cas, c’est faire fausse route. Les recherches y
sont tout aussi difficiles et longues et parler de "procédures
routinisées" me semble découler d’une méconnaissance de ces domaines.
Ce qui fait la grande différence entre sciences dures et sciences
humaines et sociales, c’est l’intégration des doctorants dans leurs
laboratoires. Chacun dispose d’un bureau et d’un ordinateur, se rend
chaque jour dans son labo, est en contact quotidien avec chercheurs et
directeurs de thèse, bref dispose d’une dynamique de travail
inégalable vu la situation en SHS. Sans parler d’un nombre de
financement bien supérieur. (J’ajoute que pour les sciences dures les
thèses de 3-4 ans étant la norme, le nombre de publications demandé
est bien moins important)

De même je ne trouve pas que défendre des thèses qui s’étalent sur 5
ans soit une solution au problème. Cela entraîne non seulement la
démotivation mais en cas d’échec d’insertion dans le milieu de la
recherche, cela constitue un préjudice sur le CV de candidats obligés
de se tourner vers le privé. Entrer sur le marché du travail après 30
ans n’est pas une chose facile.
Militer pour une réduction du temps des thèses c’est demander à ce
qu’une situation normale remplace une situation qui a dégénéré vers un
allongement qui ne sert personne.
Mais ce raccourcissement ne doit se faire qu’en relation avec une
augmentation des financements.
La première cause de la durée des thèses en SHS n’est pas la
difficulté du terrain mais le fait que 70% des thésards doivent
financer leurs recherches en travaillant à côté.
Il me semble donc que tant qu’une augmentation des financements n’a
pas été obtenue il ne peut être demandé un raccourcissement de la
durée des thèses.

Par contre là où je rejoins les positions de la lettre ouverte c’est à
propos du "numerus clausus". Instauré ce genre de limitation ne peut
qu’entraîner dans la situation actuelle une sélection des candidats,
et créer des "filières d’élite soumises à une sélection sociale visant
à écarter le plus grand nombre d’étudiants possible".
Et pourtant comment ne pas se poser cette question d’une limitation du
nombre de doctorants par directeur quand dans certains cas certains en
encadrent jusqu’à 15, quand des laboratoires comptent tellement de
thésards qu’ils sont dans l’impossibilité de financer ne serait-ce
qu’un billet de train pour participer à une conf ?
Cette question devra bien un jour être abordée, d’autant plus que
laisser dans la nature des doctorants inscrits mais qui ne voient plus
leurs directeurs et oscillent dans un no man’s land incertain est loin
d’être une solution.

Concernée au premier chef par ce "numerus clausus" (j’ai arrêté mes
études pendant trois ans entre le DEA et la thèse et sans un système
si ouvert jamais je n’aurais pu reprendre une thèse), il me semble que
nous ne pouvons laisser dégénérer la situation avec des thèses de 5-6
ans et des doctorants complètement laissés à eux-mêmes.
Demander une augmentation des allocations doit être accompagnée d’une
meilleure intégration des doctorants dans les labos !!

Raphaëlle Nollez-Goldbach

Réponse de l’ANCMSP

Sujet : [ancmsp] réponse du bureau ANCMSP à lettre ouverte
Date : Tue, 21 Mar 2006 05:30:11 -0800 (PST)
De : ANCMSP ANCMSP
Pour : liste Apinc

Le bureau de l’ANCMSP a reçu le vendredi 17 mars à
21h24 une lettre ouverte qui lui était adressée par un
certain nombre de doctorants. La plupart des membres
du bureau étant, comme beaucoup, mobilisés contre le
CPE dans leurs universités respectives, nous
souhaitions attendre ce début de semaine avant de la
rendre publique. Nous nous félicitons néanmoins que
les auteurs de ce courrier aient devancé le temps de
réaction de bénévoles pris dans leurs différentes
activités militantes et professionnelles. Ces
doctorants posent beaucoup de questions, voici donc
nos réponses.

1/ Sur la question de la durée des thèses : Il est
reproché au bureau de se faire les chantres d’une
harmonisation de la durée des thèses sur le modèle des
sciences dures. Pire, de ratifier et de donner son
blanc seing au processus du LMD. Si le Bureau de
l’ANCMSP s’est toujours mobilisé contre les dérives de
la réforme LMD (marchandisation des savoirs...), il a
cependant été obligé de prendre acte de cette réforme
dans ses principes pour les niveaux L et M. Concernant
plus précisément le D du LMD, le bureau a
effectivement formulé des propositions visant à
réduire le nombre des années passées en thèse et ce
pour les raisons suivantes :

- Premier élément de réponse qui justifie de ce choix,
la loi elle-même définit la durée des thèses non pas
de manière diversifiée mais de la manière la plus
bureaucratique qui soit comme étant de trois ans. Sans
se faire les justificateurs de la force du droit et de
l’inéluctabilité de cette durée de trois ans, il
importe de constater qu’en l’état des rapports de
force (que l’on estime souhaitables ou pas…) les
logiques de financement de la recherche sont calées
sur cette durée. De ce fait, tout décalage entre la
durée des thèses prescrites et réelles n’est pas sans
effet sur les conditions d’existence et de travail des
doctorants. Prenons le cas d’un doctorant financé qui
dispose déjà de nombreuses facilités (ayant traits à
sa subsistance) pour assurer son travail. Si au lieu
de passer trois ans sur son terrain et sur la
rédaction, il en passe quatre ou cinq, se pose d’abord
la question du financement de sa fin de thèse.
Assedics, libéralités, contrat d’ATER s’il fait partie
des 85 privilégiés au niveau national... qui
rallongent d’autant la durée de la thèse. D’autre
part, les modes de financement qui étaient prévus pour
l’attente de postes éventuels (ATER avant que leurs
usages ne soient dévoyés par les pratiques
universitaires en sciences sociales et en biologie
notamment) sont épuisés. Dès lors la question à
laquelle ne répondent pas les auteurs de cette lettre
ouverte est la suivante : sur quelles ressources un
docteur peut-il se permettre d’attendre qu’un poste
lui soit attribué dans un marché du travail qui
privilégie aujourd’hui les profils de « précaires »
plus expérimentés et où l’attente de poste (et les
moyens de l’attente) constitue une vertu en soi pour
certains docteurs ayant fait une « bonne thèse » qui,
à la manière du vin, se bonifieraient avec l’âge ?
Pour ce docteur s’ouvrent alors plusieurs possibilités
qui varient en fonction de sa position et de son
intégration dans des réseaux. Ou il décroche un
contrat de type post-doc (peu nombreux) ou ANR
(également peu nombreux) ou une libéralité (plus
nombreuses). Mais la plus grande partie rejoint le
bataillon des chômeurs-docteurs sans poste. Le modèle
de la thèse en 5-6 ans s’appuyait sur celui de la
thèse d’Etat (10 en moyenne) qui bénéficiait de
financements en rapport, notamment par le statut
d’assistant. Tel n’est plus le cas. Et le bureau - à
la suite de longs débats - ne s’est pas vu en position
d’encourager les thèses et attentes de poste financées
sur Assedic et libéralités. En revanche nous militons
pour que les financements puissent s’étendre jusqu’à 4
ans en cas de terrain particulièrement difficiles.

- Deuxième point de la réflexion qui justifie de notre
position, notre rencontre avec d’autres doctorants
dans diverses disciplines nous a persuadé que le fait
d’invoquer une spécificité qui justifierait une durée
plus longue en sciences sociales n’avait guère de
sens. Il nous semble qu’une telle spécificité que se
plaisent à fantasmer les auteurs de cette lettre en
écrivant que « l’observation du monde social ne
s’apparente que de très loin à un travail en
laboratoire, soumis à des procédures davantage
routinisées », fait preuve d’une méconnaissance des
procédés de recherche en sciences dures, qui ne se
ressemblent d’ailleurs pas du tout selon les
disciplines… Cela revient à penser que les thèses de
sciences dures obéissent à une logique unifiée et se
réduisent dans tous les cas à une absence de terrain
qui laissera dubitatif tout spécialiste de l’écologie,
des écosystèmes, de la physiologie par exemple.

- Troisième point : penser la recherche dès le niveau
Master. On nous reproche de vouloir abandonner des
objets de recherche. Que l’on nous dise quel objet de
recherche ne peut pas être étudié en 3 ans, voire 5 si
dans les logiques du LMD, les masters deviennent des
véritables lieux de recherche ? Par ailleurs la thèse
n’est plus l’œuvre d’une vie, c’est de plus en plus le
début d’une carrière dans laquelle par la suite
d’autres objets peuvent être investigués. La thèse est
désormais conçue comme une période de formation aux
métiers de la recherche et non le « chef d’oeuvre » du
Compagnon. Elle constitue un travail de recherche
préliminaire qui doit faciliter l’intégration
professionnelle du docteur, alors que dans le modèle
des thèses longues, l’intégration était faite dès
l’entrée en thèse. Nous nous étions prononcés en
faveur d’une décharge des maîtres de conférence en
terme d’heures de cours et les Etats généraux avaient
repris cette idée dans un rapport auquel la loi n’a
pas donné suite.

2/ Sur le reproche du couplage durée des thèses et
revendication des financements. Pour ce qui est des
financements, nous ne couplons pas forcément la
demande au niveau intellectuel, mais nous sommes
favorables à la fois à une hausse des financements et
également une baisse de la durée des thèses. Notre
regard est sans doute perverti par une pratique de
négociations au sein d’instances de décisions qui nous
apparaissent comme centrales (les Ministères, SLR, le
CIP, la CJC)... Nous croyons néanmoins qu’il peut être
opportun de lier les deux points dans une stratégie de
négociation au sein de telles institutions. Nous
plaidons en effet pour la mise en place d’une thèse
qui serait davantage ajustée aux moyens de sa
réalisation (si trois ans de financement, une thèse en
trois ans…) que nous souhaiterions voir s’apparenter
en effet à un mémoire de master recherche plus abouti,
mais pas forcément superficiel. Car si les mémoires de
master recherche sont superficiels et dépourvus de
capacités d’analyse et de critique, cela peut laisser
d’ailleurs plus que dubitatif sur la qualité des
thèses qui seront réalisées ensuite. Dès lors, le
critère financier matérialisé par la durée de
financements devient le critère qui limite à l’avance
la durée d’une enquête de terrain. Il faudrait alors -
et c’est tout notre combat - faire évoluer les
mentalités des évaluateurs du CNU pour qu’ils aillent
davantage en ce sens. Mais les résistances et la
conservation d’un statu quo par des doctorants qui se
plaisent à se tirer des balles dans le pied n’augurent
pas d’une grande capacité d’accueil de nos
propositions au sein du CNU.

Il est d’ailleurs significatif que les doctorants à
l’origine de cette lettre ouverte reprennent à leur
compte l’argument de la qualité scientifique renvoyé
par le CNU - qui est la légitimation en acte de la
lutte des places justifiant le statu quo - quand ils
disent douter du fait que l’on puisse « se constituer
un dossier suffisamment "compétitif" et "solide" aux
yeux des différents jurys et commissions de
recrutement : comment à la fois multiplier les
expériences d’enseignement, produire des articles de
qualité et en quantités toujours plus grandes,
travailler sur des objets autres que celui de la
thèse, suivre des séminaires, assister et participer à
des colloques, éventuellement partir à l’étranger pour
élargir son horizon intellectuel, et surtout produire
un travail de thèse apportant une réelle contribution
au savoir, le tout en trois ans ? ». Notre objectif
est de forcer (y compris peut-être par des recours au
Tribunal administratif) les directeurs de thèses et
les évaluateurs à revoir leurs exigences scientifiques
au gré des moyens accordés à la recherche. Nous
dénonçons également ceux qui font de l’esclavagisme
amical en mettant à contribution des doctorants sans
les rémunérer sur des contrats de recherche en misant
sur des logiques de dévouement à « la science » et de
constitution de son dossier. Ce décalage pointé entre
les exigences et la pratique, nous en sommes
conscients et nous le trouvons de moins en moins
tenable par des titulaires soi-disant soucieux de
notre avenir professionnel. Ce qui produit de la
précarité, c’est l’absence de régulation collective de
ce marché du travail. La phase d’apprentissage nous
semble être une phase amplement suffisante pour
recruter un chercheur débutant puisque la thèse est
autant une contribution scientifique qu’une opération
de sélection. Nier cet aspect en se drapant dans des
habits « scientistes » revient d’ailleurs à justifier
l’absence de régulation du marché du travail et à
ériger comme règle le darwinisme social et les
difficultés de réorientations sur d’autres marchés du
travail que ne manque pas de provoquer l’allongement
de la durée des thèses. Il devient en effet de plus en
plus illusoire de considérer que tous les doctorants
trouveront un poste dans le monde académique. Le « 
dossier » du docteur, dont la thèse fait partie, doit
prendre en compte cet élement. Là encore, un
investissement trop long dans la préparation de la
thèse handicape les chances de valoriser leur travail
de doctorat dans d’autres milieux professionnels. Si
tous les doctorants étaient destinés à entrer dans le
monde académique, alors oui à la concurrence par la
thèse longue. Mais la réalité est que la très grande
majorité des docteurs ne seront ni MCF, ni CR.

3/ Enfin, ces doctorants croient bon de finir par une
leçon de militantisme. Ils admettent « volontiers que
l’ANCMSP n’ait jamais souhaité une telle réforme et
qu’elle puisse la regretter sincèrement. Mais doit-on
se contenter de l’envisager mollement comme "un état
de fait, peu susceptible d’être modifié dans
l’immédiat et dont il nous faut gérer les
conséquences", alors que ses effets attendus sont
inacceptables en regard des conditions très précaires
dans lesquelles se trouvent actuellement nombre de
doctorants ? » et nous invitent « à négocier fermement
pour faire avancer notre cause, même à petits pas,
dans l’intérêt de tous les doctorants et autres
candidats aux métiers de la science politique -
thésards sans financement, allocataires, ATER,
docteurs sans postes… Si la politique est une question
de rapports de force, ne vaut-il pas la peine de
mobiliser tous les moyens dont nous disposons encore
contre la politique gouvernementale, qui semble une
des plus menaçantes pour la recherche depuis
longtemps, plutôt que de se contenter de "gérer les
conséquences" de celle-ci ? ». Nous souhaitons ici
rappeler que l’ANCMSP a participé aux négociations des
Etats généraux de la recherche, qu’elle s’est
mobilisée avec SLR sur la question de la loi sur la
recherche et qu’elle continue d’agir dans le souci
d’améliorer les conditions des doctorants et de
l’avenir des docteurs. Mais il est effectivement
toujours possible de s’investir davantage. Que ceux
qui souhaitent voir l’ANCMSP être encore plus efficace
sur ses terrains de lutte la rejoignent, le travail ne
manque pas !

Le bureau

Re lettre de Nanterre


Message original --------
Sujet : [ancmsp] lettre collective à l’attention du Bureau
Date : Wed, 29 Mar 2006 19:36:14 +0200
De : vico let
Pour : listancmsp@lists.apinc.org

Cher(e)s Collègues,

Depuis la diffusion de notre lettre ouverte, nous avons reçu deux
réponses rendues publiques sur la liste ANCMSP : celle de R.
Nollez-Goldbach, qui discute nos questions et positions dans un esprit
d’ouverture et de dialogue ; et celle du Bureau de l’Association, au ton
sensiblement différent. Comme l’ont montré certaines des précédentes
manifestations de désaccord sur la liste à propos des positions du Bureau,
les velléités de participation aux discussions collectives sont rarement
encouragées. Il n’est pas étonnant dans ces conditions que peu de doctorants
et de docteurs sans poste se soient sentis suffisamment légitimes pour
amorcer un débat auquel le Bureau semble vouloir mettre un point final avant
même qu’il n’ait été vraiment engagé : discours d’importance et stratégies
de condescendance, revendication implicite d’un monopole de l’activité
militante, manœuvres dilatoires dans la diffusion de messages qui pourraient
apparaître critiques à l’égard du Bureau, ne facilitent guère en effet la
prise de parole. Nous ne faisions pourtant qu’esquisser des positions en
faisant part de nos inquiétudes et en appelant, sans polémique, des réponses
claires. Nous pouvons difficilement nous satisfaire d’une réponse
définitive, agacée et pleine de certitude, et nous nous refusons à jouer ce
jeu de la disqualification hautaine qui ne peut qu’augurer une regrettable
escalade verbale. « La certitude est comme un ton de voix selon lequel on
constate un état de faits, mais on ne conclut pas de ce ton de voix que cet
état est fondé », déclarait jadis un philosophe. Nous reprenons donc le fil
du débat en argumentant davantage sur des positions qui ont pu paraître trop
implicites ou insuffisamment développées.

1/ Sur le mode financement, la durée et le statut des thèses
Il nous a été reproché par R. Nollez-Goldbach comme par le Bureau de “
stigmatiser ” les « sciences dures » et d’en donner une représentation à la
fois totalisante et superficielle. Si la docte mise au point du Bureau sur
la différenciation des modes de production de la science a sans doute son
utilité, il s’agissait moins dans notre perspective de rendre compte de la
science telle qu’elle se fait que des effets des représentations publiques
des sciences, le plus souvent superficielles et totalisantes, qui
contribuent à orienter les politiques de la science : on n’en finirait pas
d’énumérer les stratégies de labellisation politique des « sciences dures »
et des « sciences sociales » qui sont aussi des manières de réduire leurs
différences respectives, de construire artificiellement des avant-gardes
scientifiques (la « cognitique » chère à Claude Allègre, par exemple), ou
d’user à des fins budgétaires de désignations homogènes (« les sciences
humaines et sociales ») en disqualifiant les singularités épistémologiques
et le morcellement des disciplines. On pourrait également se demander s’il
n’y a pas quelque contradiction de la part du Bureau à relever d’un côté la
diversité des logiques de recherche au sein des « sciences dures » et de
l’autre à postuler l’absence de spécificité des « sciences sociales » ?
S’il n’y a guère de « logique unifiée » dans les sciences dites « dures »,
alors pourquoi exiger l’uniformité de la durée de la thèse partout ? La
diversité des méthodes et des disciplines scientifiques, la pluralité des
terrains et des objets de recherche constituent un héritage historique
complexe, construit sur des routines et des formes plus ou moins stabilisées
d’innovation, qu’un travail d’homogénéisation politique peut difficilement
remettre en question sans susciter à juste titre résistance ou réprobation.
D’autre part, comme le relève R. Nollez-Goldbach, le volume des financements
et les modes d’intégration des doctorants au sein des laboratoires et des
groupes de recherche en sciences sociales sont sensiblement différents dans
le cas des sciences expérimentales. Les spécificités de la division du
travail dans les sciences sociales et la pauvreté des moyens qui leur sont
alloués ne peuvent en effet que renforcer l’isolement académique des
doctorants. Mais en quoi « militer pour une réduction du temps des thèses »
constitue une réponse appropriée à cette relative atomisation ? Bien qu’il
soit difficile de poser des constats généraux sur ce point, ne
conviendrait-il pas plutôt d’initier une réflexion sur l’organisation du
travail en laboratoire qui ne se réduise pas à un « encadrement » plus ou
moins distant des thésards par leur directeur, et qui envisagerait de
nouvelles formes de coopération et d’intégration des jeunes chercheurs au
sein des laboratoires ? Quoiqu’elles n’échappent pas non plus aux formes
discrètes de mandarinat et de clientélisme que relève par ailleurs le
Bureau, la définition du rôle des doctorants et le fonctionnement des
laboratoires en sciences expérimentales constituent un autre répertoire
d’expériences de travail collectif et de pratiques d’intégration à méditer.

Sur la question de la durée du doctorat, nous tenons à préciser que
personne, pas même nous, n’encourage les doctorants à souffrir dix ou quinze
ans sur leur thèse. Nous n’avons pas non plus un penchant particulier pour
les thèses en cinq ans. Nous n’avons, à dire vrai, pas de penchant du tout
en la matière, car si l’on fixe bureaucratiquement une limite de durée,
alors pourquoi pas une thèse en deux ans, un an, voire six mois à la manière
d’un contrat de recherche, à titre de « travail de recherche préliminaire »
 ? Mais aussi, pourquoi pas en quatre ans, en cas de « terrain
particulièrement difficile », comme le concède notre Bureau non sans
contradiction ? Nous pensons qu’une autre définition des conditions de
travail, de financement et des perspectives professionnelles suffisamment
raisonnables et motivantes peut être mise en évidence afin d’éviter autant
que possible le découragement suscité en partie (mais en partie seulement)
par une dilution excessive de la durée de thèse. Nous comprenons et
partageons l’angoisse de nombreux doctorants à l’idée de s’investir plus de
trois ans dans un travail exigeant et souvent trop solitaire, aux débouchés
plus qu’incertains dans une conjoncture académique et politique qui rend
l’accès aux positions de titulaires particulièrement difficile. Mais la
limitation autoritaire de la durée de la thèse, impulsée par le ministère et
mise en œuvre par les universités, est-elle vraiment la bonne réponse ?
Cette limitation de la durée de la thèse présentée explicitement par le
Bureau comme « opération de sélection » ne conduit-elle pas à renforcer les
mécanismes d’exclusion en relevant les droits d’entrée à la carrière
académique et en attribuant les meilleures chances de réussite aux
prétendants les mieux dotés en capital social et précocement intégrés au
sein des réseaux académiques ? Le discours sur la rétribution académique de
« l’intégration professionnelle » par des positions contractuelles ou des
titularisations ne fait que renforcer l’ensemble des différences liées aux
propriétés de position initiales des doctorants. C’est pourquoi nous
reposons la question non seulement de l’augmentation du nombre
d’allocations, mais aussi de l’allongement de la durée de financement,
fût-ce comme principe de revendication et solution possible au problème de
la “ fin de thèse ” soulevé par le Bureau. Proposer une limitation de la
durée du doctorat à trois ans, même en augmentant simultanément le nombre
des allocations, revient à la fois à favoriser les plus rapides (qui ne sont
pas – faut-il le rappeler – nécessairement les « meilleurs »), et à écarter
de fait de la recherche tous ceux qui n’ont pas décroché d’allocation, alors
même que la sélection des rares élus n’est pas toujours fondée sur des
critères exclusivement scientifiques. Quid, dès lors, de l’égalité devant
l’accès aux diplômes ? Quels seraient en outre les effets réels de réformes
explicitement soutenues par le Bureau, comme la limitation du nombre de
thésards par directeur, sur les doctorants, étrangers ou non statutaires,
qui sont déjà les plus fragilisés ? Il s’agit bien d’un numerus clausus qui
ne dit pas son nom et de la constitution de filières d’ « élites ». Mais
qu’en est-il également de la qualité et de l’autonomie de la recherche,
argument que le Bureau nous renvoie étrangement comme un reproche en nous
faisant revêtir des « habits scientistes » ? Puisqu’une limitation de durée
risque d’affecter la qualité des thèses et soulever la réticence éventuelle
des membres des commissions d’évaluation et des directeurs de thèse, il
s’agirait de « forcer (y compris peut-être par des recours au Tribunal
administratif) les directeurs de thèses et les évaluateurs à revoir leurs
exigences scientifiques au gré des moyens accordés à la recherche » : par « 
revoir leurs exigences », doit-on comprendre : les revoir à la baisse ? A
savoir « un mémoire de master recherche plus abouti, mais pas forcément
superficiel », dans la continuité d’un master 2 (ce qui interdirait par
ailleurs de changer de sujet au moment de l’inscription en thèse) ? Et par « 
des recours au Tribunal administratif », doit-on comprendre : confier à
des professionnels du droit la responsabilité de fixer les conditions de
production et le seuil de scientificité des thèses ? Cette proposition nous
semble au moins inquiétante, sinon ahurissante, car ce qui est alors au
programme, c’est bien la réduction technocratique des ambitions
scientifiques. Il est toujours possible de rationaliser cet abaissement en
assimilant la thèse à un « travail de recherche préliminaire », simple « 
moyen de faciliter l’intégration professionnelle du docteur » : mais
qu’est-ce que cela signifie, et qu’en est-il de la recherche ? Si la thèse
n’est plus en effet l’œuvre d’une vie, elle n’en demeure pas moins un moment
important de la socialisation scientifique des chercheurs que les différents
acteurs du monde académique, et en particulier les associations de docteurs
et de doctorants, auraient peut-être tort de contribuer à dévaluer en
enregistrant comme autant d’états de fait les effets négatifs des politiques
gouvernementales sur la définition du travail de recherche.
Reste la difficile question de la reconversion des docteurs. Notre
Bureau nous apprend ce que nous semblions être les seuls à ignorer, à savoir
que les docteurs et futurs docteurs ne pourront hélas pas tous faire
carrière à l’Université. Mais résoudre le problème de la rareté des postes
en abaissant le nombre de candidats, est-ce bien ce qu’on peut appeler une « 
régulation du marché du travail » ? ou ne s’agit-il pas plutôt d’une simple
adaptation de la demande à l’offre, voire d’une soumission aux lois si peu
naturelles du marché ? Plus largement, c’est le statut du doctorant et du
docteur qui est en question, et si l’arrivée tardive sur le marché du
travail n’est peut-être pas un atout pour les docteurs sans poste et en voie
de reconversion, c’est d’abord l’insuffisante valorisation professionnelle
de la thèse qui est responsable du difficile reclassement des docteurs sans
poste, non le dépassement du seuil fatidique des trois ans. Cette discussion
sur un statut national du doctorant et du docteur nous semble primordiale,
et nous invitons nos collègues à l’alimenter.

2/ Sur la réforme des ATER et la suppression des demi-postes
Dans sa réponse à notre lettre ouverte, le Bureau de l’ANCMSP
évoque les « usages dévoyés » des contrats d’ATER « en sciences sociales et
en biologie notamment ». Que faut-il comprendre ? Les demi-postes d’ATER, en
passe de disparaître, sont-ils visés ? Ou doit-on, plus subtilement, penser
que le fait de réserver ces postes (pleins ou “ demi ”) à des doctorants en
fin de thèse plutôt qu’à des docteurs constituerait « un dévoiement de
l’usage » ? Le commentaire du Bureau qui accompagnait le communiqué du CRAPE
lève le doute (cf. message du 24/02/06) : lorsque le principe de la thèse en
trois ans se sera imposé, « la question des demi-postes d’ATER ne se posera
naturellement plus » et « les postes d’ATER devront alors bénéficier en
priorité aux docteurs ». Depuis, le Bureau s’est fendu d’un communiqué dans
lequel il propose comme seule réponse à une réforme tendant à diminuer de
façon drastique les financements dont disposent les doctorants et les
docteurs sans poste, un moratoire d’un an pour permettre aux « demi-ATER »
de renouveler leur contrat. Cette prise de position n’est pas seulement
tardive (les effets de la LOLF sur la gestion des postes d’ATER étaient
prévisibles depuis les premières déclarations de la CPU début 2005), elle
est également insuffisante au regard des enjeux que recouvrent cette
question. Alors que, depuis plus d’un mois, un vaste mouvement contre la
précarisation des jeunes salariés a pris corps dans l’ensemble des
universités françaises, peut-on se contenter d’une stratégie de repli qui
consisterait à ne défendre que les demi-ATER déjà en poste ? Cette étonnante
prudence du bureau et son refus d’exiger le maintien de financements qui
peuvent bénéficier à l’ensemble des candidats aux métiers de la science
politique pourraient s’interpréter comme l’effet d’un point de vue
malthusien sur la condition des doctorants. Il ne s’agit plus seulement de
tenir pour acquise la diminution des financements, mais d’engager un
processus de réduction de la demande de ces contrats en les attribuant
prioritairement aux docteurs ayant achevé leur thèse dans des délais « 
raisonnables ». Si tel n’est pas le cas, il convient que le bureau de
l’ANCMSP clarifie au plus vite sa position. Si, au contraire, le bureau
maintient ses « principes », nous nous permettons de lui faire deux
remarques. Accepter la disparition de ces demi-postes au nom d’une « 
solution » à long terme, c’est, d’une part, faire peu de cas de ces nombreux
doctorants non financés (dont les intérêts sont aussi censés être défendus
par l’ANCMSP) qui pouvaient, jusqu’ici, au moins prétendre y concourir et
espérer achever leur thèse dans des conditions acceptables. C’est, d’autre
part, céder à une illusion : rien ne garantit en effet que les docteurs qui,
selon le schéma du Bureau, bénéficieront en priorité des postes pleins
d’ATER, seront titularisés au terme de leur contrat. Défendre le statut du
doctorant en instaurant un numerus clausus fondé sur la qualité statutaire
des candidats à des postes contractuels est non seulement discriminatoire
mais aussi doublement contre-productif : en abaissant mécaniquement le
nombre des concurrents n’ayant pas soutenu dans un délai de trois ans, la
définition des postes d’ATER en postes d’attente pour docteurs ne garantit
en rien de meilleures conditions de titularisation des jeunes chercheurs
contractuels et elle implique de fait, pour tous les autres, le refoulement
des ambitions académiques, dont on oublie qu’elles sont inséparablement des
prétentions scientifiques.

3/ Sur les fonctions du Bureau et les usages de la liste de diffusion
On peut enfin difficilement éviter de se poser la question du mode
de fonctionnement de la liste de diffusion de l’ANCMSP et des fonctions du
Bureau (dont on ignore la composition depuis le dernier renouvellement).
Lorsqu’il nous reproche de conforter les positions du CNU en défendant
l’argument — il est vrai passablement honteux — de la contribution
scientifique des thèses, le Bureau tente de renverser le stigmate du
légitimisme institutionnel : il n’en reste pas moins que dans presque toutes
ses positions récentes celui-ci n’a fait que reprendre ou renforcer des
positions défendues ailleurs et dont on peut difficilement penser qu’elles
représentent au mieux les intérêts des différents candidats aux métiers de
la science politique. Tout se passe comme si le Bureau revendiquait comme
étant un point de vue partagé par tous une politique de réduction du nombre
des thésards (ou une politique de régulation arbitraire et autoritaire de la
« concurrence ») par un accroissement des contraintes (la thèse en 3 ans),
la défense d’une trajectoire académique standard (les Allocataires-ATER) et
l’éviction des doctorants hors-statut, le tout soutenu par de vifs
encouragements à la reconversion professionnelle des doctorants insatisfaits
ou précaires (cf. communiqué du 6 décembre 2005). Si la concertation avec
d’autres institutions (AECSP, AFSP, CJC, etc.) et l’intégration au sein
d’entreprises de mobilisation interdisciplinaires et plus médiatisées (SLR)
sont évidemment souhaitables, on a tout de même quelque difficulté à évaluer
l’autonomie du Bureau, surtout lorsque ses prises de position ne sont pas
soumises au préalable aux adhérents de l’Association, qui font logiquement
partie des premiers concernés. Il n’est sans doute pas nécessaire d’être
plus nombreux ou de « s’investir davantage » au sein du Bureau pour que
celui-ci informe et engage le débat sur des positions qui ne sont que trop
rarement discutées en amont sur la liste et qui auraient toutes les chances
de susciter la critique et la désapprobation. On imagine en effet
difficilement qu’une politique de réduction du nombre des candidats aux
postes de titulaires, fondée sur une définition élitaire des profils et des
parcours de recherche des jeunes docteurs, et la révision à la baisse des
exigences requises par le travail de thèse puissent recueillir l’assentiment
général. Ce travail d’élaboration et de mise en circulation d’un point de
vue légitimiste sur une situation urgente qui, sous couvert de réalisme
politique, contribue à ratifier les réformes en cours (de la mise en place
de la LOLF depuis 2001 au « Pacte pour la recherche »), peut sembler
particulièrement paradoxal au regard de l’investissement revendiqué du
Bureau au sein du mouvement anti-CPE. Quel avantage peut-on tirer d’une
telle oscillation entre une rhétorique académique conservatrice prenant acte
d’un « état des rapports de force » défavorable et l’appel à la mobilisation
sur des enjeux qui ne sont fondamentalement pas si différents ?
L’invitation de « notre » Bureau au travail collectif n’a de sens que sur la
base d’un accord sur l’orientation concrète de ses propositions : puisque
ces questions nous concernent tous et qu’il n’y a pas de monopole militant
en la matière, nous encourageons à nouveau doctorants et docteurs sans poste
à poursuivre le débat.

Signataires : Dalila Bahmed, Victor Collet, Alexandre Dauphin, Franck Dorge,
Christelle Dormoy, Rémi Guillot, Philippe Habib, Séverine Lacalmontie,
Xavier Landrin, Blaise Magnin, Alexandre Mamarbachi, Thomas Marty, Florence
Ollivier, Maryse Ramambason, Fédérica Rossi, David Rotman, Antoine Schwartz,
Arnault Skornicki