Association Nationale des Candidats aux Métiers de la Science Politique (ANCMSP)

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« Il est indispensable que le recrutement de contractuels donne la priorité aux docteurs qualifiés par le CNU »

Entretien avec Françoise Dreyfus, nouvelle présidente du Conseil National des Universités (CNU)

Diffusé par l'ANCMSP le lundi 23 juin 2008 · Imprimer

En janvier dernier, à la suite du renouvellement des membres du CNU, Système D a rencontré Françoise Dreyfus. Professeure des universités à Paris 1, elle a été élue présidente de la section science politique, sur une liste soutenue par le SNESup. Verbatim.

Système D :Quelle sera la politique de qualification du CNU dans un contexte où, nous a-t-on dit, il n’y aura plus de création de poste pendant cinq ans, mais simplement le remplacement des départs à la retraite ? Comment allez-vous gérer la pénurie ?

Françoise Dreyfus : Notre position est une position qui n’est pas nouvelle, et consiste, contrairement à d’autres sections du CNU, à ne pas prendre en considération le nombre de postes qui va être offert au concours. La qualification signifie que les qualifiés sont ceux dont nous pensons que, scientifiquement, ils méritent d’être qualifiés. Dès lors, probablement, le nombre de qualifiés sera nettement supérieur au nombre de postes que le ministère, généreusement, voudra bien publier. Ce système présente certes des inconvénients, que nous ne nous cachons pas : nous pouvons donner des espoirs à des candidats qui ne trouveront pas de poste. Mais en même temps, cela permet à la concurrence de jouer : tous les candidats qualifiés peuvent se présenter sur les postes ouverts, avec des chances égales. En tous les cas, nous n’avons pas à nous caler sur le nombre de postes que le ministère veut bien ouvrir au concours.

Précisément, quels sont les principaux éléments pris en compte pour une qualification, et en particulier en ce qui concerne la durée de la thèse, sachant que d’un côté on demande aux candidats de soutenir rapidement, et de l’autre ils ont le sentiment qu’on attend beaucoup d’eux dans les dossiers de qualification ?

Cette question n’a pas encore été discutée collectivement par le nouveau CNU. Je pense qu’il faut être réaliste : en SHS, il est difficile de faire une thèse très vite. En même temps, on constate que chez les sociologues, par exemple, les thèses sont souvent beaucoup plus courtes (entre 300 et 400 pages maximum, tout compris). Ce que je peux dire d’expérience, c’est que la qualité d’une thèse ne dépend pas de son poids ou de sa longueur. Cela signifie aussi que le temps passé n’est pas forcément significatif. On peut faire une très bonne thèse en quatre ans. Il ne faut donc pas retenir ce genre de critères. C’est la qualité du travail lui-même qui doit primer. Je considère que jusqu’à cinq ans, cela reste raisonnable. Dans ce laps de temps, on doit aussi pouvoir avoir une activité scientifique extérieure (articles, communications…), en lien avec sa thèse. Ce qui est important, c’est le fait qu’un doctorant soit inséré dans un milieu scientifique. Le fait de produire un ou deux articles, de les soumettre à des revues, de les voir publier, atteste de l’intégration du candidat dans un milieu scientifique. C’est très important, car un universitaire ne peut pas être un individu solitaire et génial, mais sans aucune relation avec le milieu dans lequel il travaille.

Quelle est l’appréciation portée sur le fait d’avoir enseigné ou pas pour un candidat à la qualification ?

C’est un critère important dans la mesure où un candidat qui n’aurait jamais enseigné serait un cas un peu étrange. On peut n’avoir été ni allocataire, ni moniteur ; mais normalement, un doctorant bien inséré a de bonnes chances d’avoir été ATER, ou au moins d’avoir enseigné en qualité de vacataire. N’avoir jamais fait une heure d’enseignement, c’est problématique, puisque on qualifie des candidats à des postes d’enseignants. Néanmoins, l’enseignement n’est pas un point majeur et discriminant.

En ce qui concerne la mission du CNU de gestion des carrières, beaucoup d’enseignants-chercheurs dans notre discipline regrettent la difficulté qu’il y a à passer du grade de maître de conférences à celui de professeur. Quelle sera la doctrine du CNU en la matière ?

La question des voies d’accès au professorat est un vrai problème. Il y a deux constats : jusqu’à présent, quoi qu’on en pense, c’est l’agrégation qui constitue la voie normale de recrutement des professeurs des disciplines des sections 01 à 06. Il y a normalement deux agrégations : une externe, une interne. Pour des raisons variées, il n’y a plus eu en 04 d’agrégation interne depuis fort longtemps. Et puis, il y a la troisième voie, la voie dite longue. Comme je l’ai dit au CNU le jour où j’ai été élue, je ne suis pas totalement convaincue par la voie longue. Pourquoi ? Parce que nous avons pu observer, dans un certain nombre de cas, que la voie longue, eu égard à la manière dont la procédure a lieu (le CNU entérine les propositions des commissions de spécialistes), est teintée dans de nombreux cas de localisme. Pour remercier le gentil maître de conf’ qui a bien porté pendant 25 ans la serviette du Prof. X, on va le faire passer à la voie longue. Le professorat ne dépend alors plus des mérites scientifiques mais devient une sorte de récompense clientéliste, que personnellement je ne peux pas soutenir. Bien sûr, le CNU peut ne pas entériner les propositions, ce qu’il ne se prive pas de faire. Mais reste que la procédure n’est pas satisfaisante. Il serait bien plus satisfaisant de faire l’inverse : que les candidats se présentent devant le CNU pour être qualifié au professorat à la voie longue, et aillent ensuite devant les commissions de spécialiste (ou comités de sélection, NDLR) se faire recruter. On en reviendrait ainsi au droit commun des autres sections. Mais évidemment, cela met en jeu l’agrégation, donc je ne suis pas sûre que le nouveau CNU aura le poids suffisant pour faire prévaloir ce choix, d’autant que, il est important de le préciser, cette opinion personnelle n’est évidemment pas l’opinion générale de la section 04 du CNU. Certains sont très attachés à l’agrégation.

La quasi-totalité des postes ouverts à l’avenir résultera de départs à la retraite. Le CNU va-t-il effectuer un travail de prospective de dépouillement du « cocotier » (le tableau général des emplois et des carrières dans la discipline, NDLR) pour savoir où des postes sont susceptibles d’être créés et où il faut être vigilant à ne pas en perdre ?

Cette question n’a pas encore été discutée. Je pense que nous devrions effectivement faire un pointage. La majorité des collègues du CNU sont en poste dans des universités de province, où le nombre de postes de science politique n’est pas très élevé. Nous pourrions nous y atteler lors de la deuxième session du CNU, la session « avancement », la session « qualification » étant déjà surchargée. C’est un point très important, car le risque que vous soulignez est réel : il est encore plus grave que vous ne le dites, puisque non seulement les départs à la retraite mais aussi les mutations donnent l’occasion de transformer les postes de science politique en « autre chose ». La question récurrente est évidemment celle de la place de la science politique dans les facultés de droit notamment. Nous devrions même réclamer des cours qui devraient ou pourraient être faits par des politistes et sont faits par des historiens du droit, par exemple. Ce travail est évidemment très compliqué à faire. Je vais proposer à mes collègues du CNU de faire ce pointage au moins pour les universités dans lesquelles ils sont en poste.

La loi LRU permet le recrutement d’enseignants-chercheurs contractuels, qui ne sont pas nécessairement qualifiés. Comment réagissez-vous en tant que présidente du CNU ?

C’est l’un des éléments que j’ai soulignés dans mon discours le jour de mon élection. Il me semble indispensable que le recrutement de contractuels soit fait en direction des qualifiés. Lors de la réunion que les présidents de CNU ont eu avec la ministre, la question de la qualification lui a été posée ; celle-ci a répondu de manière vague, mais en indiquant qu’effectivement il n’y a pas d’obligation contraignante de recruter des qualifiés sur des postes contractuels. Pour moi cela est extraordinairement choquant. Ca donne à réfléchir à deux aspects différents. Si une Université veut recruter un professeur qui vient d’une université reconnue internationalement, il serait choquant d’exiger la qualification d’un monsieur ou d’une dame de 55 ans qui a fait ses preuves dans son pays. Il ne faut donc pas tomber dans le ridicule. Pour ceux-là, il n’y a aucun problème, dès lors que les instances scientifiques locales donnent leur aval – même si le Président d’université est soi-disant le seul maître à bord après Dieu. Pour les autres, le risque est le localisme dont on parlait précédemment. Il ne faudrait pas que l’absence de qualification (au poste de MCF ou dans le cas d’un professeur recruté à la voie longue) soit contournée par la voie de la contractualisation. Le risque existe, et est très difficile à mesurer. Que peut-on faire ? Pas grand-chose en tant que section du CNU. Mais la CP-CNU a une position impeccable sur le sujet et va essayer de peser de tout son poids sur ce point. Il faut également que les gens soient très vigilants dans toutes les universités, que les collègues pèsent sur les présidents pour empêcher les recrutements localistes.

Dernière question : quel va être l’avenir du CNU ? Si on ne recrute plus que des contractuels, on n’aura plus besoin de qualification…

Effectivement, c’est la question à mille euros ! La ministre a assuré que, bien sûr, notre éminente institution allait perdurer… Je n’en sais rien. Aussi longtemps qu’il y aura des titulaires, le CNU continuera d’exister. Le problème, c’est que s’il n’a plus à qualifier les candidats, il ne servira plus à rien. Je ne suis pas sur ce point d’un optimisme béat !