Association Nationale des Candidats aux Métiers de la Science Politique (ANCMSP)

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La mise en boîte des docteurs

Diffusé par l'ANCMSP le lundi 23 juin 2008 · Imprimer

« Pourquoi se priver des docteurs ? » La question était au cœur du premier forum national « écoles doctorales-entreprises » organisé par le MEDEF en novembre dernier. On croyait le docteur passé de mode, peinant à obtenir des postes dans l’Université. Mais l’organisation patronale en a une toute autre image. Source de « diversité », de « créativité », « d’ouverture internationale », le docteur se voit d’un coup paré de toutes les vertus. Mieux, véritable « promoteur d’innovation » il serait tragiquement ignoré par les recruteurs. Le docteur, avenir de l’entreprise ? L’ANCMSP a voulu en avoir le cœur net.

La veille de l’évènement, Le Monde prévenait [1] : le Medef, puissance invitante, avait dû prendre des dispositions en urgence pour pouvoir accueillir les quelques 730 personnes inscrites pour assister à cette matinée dédiée aux docteurs. Deux tiers des participants sont titulaires d’un doctorat ou doctorants, mais des dizaines de DRH ont aussi fait le déplacement. Pas moins de deux salles sont nécessaires pour installer tout ce petit monde. Dans la première, les intervenants parlent en direct live ; dans la seconde, les débats sont retransmis sur des écrans télévisés. Le Medef a fait les choses en grand, malgré un buffet « généreusement » offert aux convives un ton en-dessous.

Si 35% des docteurs se dirigent vers l’entreprise à l’issue de leur thèse, embaucher un docteur ne va toujours pas de soi. « L’image du docteur est en déficit », s’alarme le président de l’association Bernard Grégory (ABG – qui n’a rien à voir avec le « petit » du même nom, mais . Le paradoxe est résumé en ces termes par un membre du cabinet de conseil Syntec [2] : « il y a plein d’emplois de cadres et des pénuries de compétences. De l’autre côté, on a des docteurs qui trouvent peu d’emplois ». L’objectif serait donc de mieux faire coïncider cette offre et cette demande d’emploi.

N’ayez pas peur !

Le docteur se voit alors paré de toutes les vertus et se retrouve dépeint comme un « promoteur de l’innovation »... à condition qu’il accepte de redescendre sur Terre. « Il doit s’ouvrir à l’entreprise », conseille Stéphane Demarquette, directeur international des ressources humaines de L’Oréal, aujourd’hui président du CA de l’ABG. Il ne doit plus « avoir peur de l’entreprise », ajoute Laurence Parisot, la présidente du MEDEF.

Le docteur est d’autant plus indispensable à l’entreprise qu’il serait Micro. Il peut même entrapercevoir le futur. ST Micro, une entreprise de composants électroniques « consomme » depuis quelques années sans modération des doctorants embauchés en contrats CIFRE [3] car « le travail de prospective est un métier qu’apprend le thésard », s’extasie son recruteur, qui n’hésite pas à en rajouter dans l’enthousiasme : « la thèse est un espace à n dimensions. C’est un point. Le thésard va bouger dedans et ne pas rester sur le point ». Comprenne qui pourra mais à n’en pas douter, le docteur à salaire CIFRE, assure grave. Enfin, last but not least, le docteur évolue dans un monde globalisé. A ST Micro, on embauche des thésards car « ils ont une capacité à se démarquer dans la compétitivité mondiale : ils sont dans un univers compétitif, celui des publications, ils sont formés à la différenciation de ce qui se fait dans leur monde ».

Le docteur est super mais le hic, c’est qu’il faut encore en convaincre les recruteurs. Alors, l’ABG et le Medef ont mis en place une pédagogie par l’exemple. A une table ronde intitulée « les docteurs, des atouts pour les entreprises », se succèdent les témoignages de plusieurs aventuriers passés dans le secteur privé. Tous ont ceci en commun de s’être reconverti après un échec à l’entrée du monde universitaire. Mais ce qui est mis en avant c’est davantage leur sens de l’adaptation aux nouvelles réalités de l’entreprise.

« Bonnes pratiques »

En fait, cette matinée est surtout une bonne affaire pour l’ABG qui travaille à « la professionnalisation » des thésards. L’association est d’ailleurs coorganisatrice de l’évènement, et s’en sert comme moyen de communiquer sur ses thèmes fétiches et sur les « bonnes pratiques » qu’elle promeut depuis déjà plusieurs années. Dans un fascicule distribué à l’entrée du forum , on peut lire que pour rapprocher l’entreprise et les docteurs, rien ne vaut d’abord une convention CIFRE. On en comptait 1.200 en 2006 et on va vers 1.500 conventions pour 2007. Le fort taux d’embauche à l’issue de la thèse CIFRE est mis en avant comme un atout. Autre outil classique, le nouveau chapitre de la thèse qui vise à produire un « document de huit à dix pages rédigé dans un style personnel, fruit d’une réflexion entre un docteur et un professionnel extérieur au monde académique ». Enfin, « la nouveauté », le fait que le doctorant puisse effectuer des missions de « doctorant-conseil » (cf notre article dans ce numéro) en vendant directement ses services à une entreprise.

Alors forcément, les SHS demeurent le grand sujet de préoccupation de nos dynamiques entrepreneurs. « Les choses changent, dit Gilles Bloch, directeur général de la recherche et l’innovation au Ministère. Aujourd’hui un docteur peut construire un projet vers le monde de l’entreprise sans renoncer à un idéal. C’est vrai aussi en SHS même si beaucoup reste encore à faire ». A transformer le docteur en entrepreneur de demain, de nombreuses inquiétudes risquent de voir le jour : quid des docteurs aux sujets « moins rentables » ? Va-t-on vers une éradication des « canards boiteux » ? Ce nouveau type d’activités de « doctorant-conseil » peut accentuer le fossé entre les « thèses pros » bien vues par les entreprises et les « vraies thèses », longues et laborieuses, si possible rédigées dans un style abscons, qui seules trouveraient grâce aux yeux du monde universitaire. L’Université est-elle prête à accepter ces nouvelles contraintes ?

Laurence Parisot lance alors un vibrant appel aux DRH pour faire en sorte « que le doctorat devienne un véritable standard connu et reconnu ». Et de rassurer les docteurs : « je ne crois pas que vous soyez génétiquement si différents de ce qu’est le code ADN de l’entreprise ». D’ailleurs, la présidente du Medef n’avait-elle pas elle-même commencé une thèse en science politique à Nanterre, avant de basculer vers le monde de l’entreprise (institut d’études de marchés et de sondages d’opinion) ? Comme quoi, la science po mène vraiment à tout… à condition d’en sortir.

[1« Les chercheurs du public se bousculent au Medef », Le Monde, le 25 novembre 2007.

[2Syntec représente près de 1250 groupes et sociétés françaises spécialisées dans les professions de l’Ingénierie, des Services Informatiques, des Études et du Conseil, de la Formation Professionnelle. C’est au sein du MEDEF, le syndicat professionnel qui soutient depuis des années la reconnaissance du doctorat dans les conventions collectives. C’est notre « allié » dans l’affaire. http://www.syntec.fr

[3Convention industrielle de formation par la recherche. Ces contrats rassemblent une entreprise, un jeune diplômé de niveau M et un laboratoire public autour d’un projet de recherche servant de support à une thèse de doctorat.