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Le « doctorant conseil », une expérimentation périlleuse

Entre optimisme et perplexité

Diffusé par l'ANCMSP le lundi 23 juin 2008 · Imprimer

Le 17 septembre 2007, la ministre Valérie PECRESSE a annoncé la création de 500 postes de « moniteurs d’initiation à l’enseignement supérieur », et de 500 postes de « moniteurs doctorants-conseil » expérimentaux. Ce nouveau dispositif , a été mis en place dans le cadre du chantier « Jeunes chercheurs », sur proposition du ministère, pour l’année 2007-2008. S’il semble que la démarche s’avère positive pour des doctorants issus des « sciences exactes », les doctorants des sciences humaines et sociales seront-ils en mesure d’apprécier les éventuels aspects positifs d’une telle mesure ? Les ambiguïtés de la communication ministérielle autour du dispositif, et les difficultés de mise en place dans les universités, comme dans les entreprises, démontrent le voyage périlleux, qui attend le jeune chercheur , souhaitant en bénéficier.

Présenté par le gouvernement comme une innovation, le « doctorant conseil » est conçu comme un moyen pour les doctorants, de diversifier leurs débouchés professionnels vers des métiers autres que ceux de l’Enseignement supérieur et de la Recherche. C’est dans un contexte particulier de réduction des débouchés « académiques » des doctorants, que ce dispositif a été lancé. Il s’inspire de l’expérimentation du « monitorat d’entreprise », sur les sites de Bordeaux I et II, en région Aquitaine, à l’initiative d’ Yves METIVIER, et de Jean-Louis ACOUTURIER en 1996. L’idée du monitorat d’entreprise n’est pas neuve : elle a émergé à la suite du constat d’un rapport de 1996, sur les études doctorales, établi par l’Observatoire des flux et des débouchés de la Direction générale de la recherche et de la technologie. Ce rapport indiquait alors que seulement 30 % des allocataires de recherche ayant soutenu leur thèse en 1995, occupaient un poste dans l’enseignement supérieur.

Dans la communication du ministère réside une ambiguïté autour de cette « professionnalisation du doctorat ». Tout en relevant les atouts, les compétences et les qualités professionnelles des jeunes chercheurs, le gouvernement met en doute leurs capacités d’adaptation au monde de l’entreprise et présente la formation doctorale comme une formation non professionnalisante. Double discours politique, qui amène à oublier que le doctorat est une formation professionnalisante à la recherche. Le choix de changer l’appellation « monitorat d’entreprise » au profit de « doctorant conseil », est ici significatif de la volonté de considérer le doctorant avant tout comme un jeune professionnel du monde de la recherche et non pas comme « un étudiant stagiaire ». A l’origine, le MEDEF voyait dans ce dispositif la possibilité de proposer un contrat de professionalisation comme alternative ou comme formule d’abondement au CIFRE. Cette « fausse bonne idée » d’une formule plagiant le « stage en entreprise », a été dénoncée, dès Janvier 2007, par la CJC, lors des réunions avec le ministère, comme une forme d’infantilisation du doctorant. Ce changement de terme n’en cache pas moins une réalité prégnante : la moindre reconnaissance, au sein des administrations et des entreprises, des compétences des docteurs par rapport celles des ingénieurs et des diplômés des grandes écoles. Ce qui peut aussi s’expliquer en partie par une connaissance insuffisante de la formation doctorale, de son fonctionnement, ainsi que des compétences des jeunes chercheurs. L’usage du terme de « doctorant conseil » s’avère donc être aussi et surtout une opération de communication et de valorisation à destination des entreprises.

Concrètement, dans le nouveau dispositif, le doctorant est salarié de l’université, et réalise des prestations pour le compte d’un organisme extérieur, pour un montant incluant le coût chargé de la rémunération du moniteur (5 499 € par an) et des frais de gestion du dispositif limités à 2 750 € (50 % du coût de la rémunération). Les trois partenaires (entreprise, doctorant et universités), signent une convention tri-partite, définissant les missions, les conditions et les modalités de travail ( durée et définition des missions, du coût facturé de la prestation pour l’entreprise). La durée de la mission est de 32 jours ou 268 heures et l’activité exercée doit être cohérente avec les compétences acquises par le doctorant tout au long de son parcours. Il n’est pas nécessaire de lier la mission et le sujet de recherche du doctorant : ce qui permet une gamme de missions la plus large possible, pouvant aller de la valorisation d’une expertise scientifique sur un sujet précis à la valorisation d’une compétence individuelle. Le coût de la prestation du moniteur pour l’entreprise correspond au prix du marché pour un consultant ayant le grade Master. En fixant un montant minimum de la rémunération, l’Etat garantit ainsi aux doctorants une juste rétribution de leurs services. En attribuant des postes de moniteurs aux universités, le ministère leur permet de récupérer les moyens nécessaires à la mise en place du dispositif. De plus, les entreprises ne supportent pas les coûts reliés aux charges salariales. Comme quoi l’Etat trouve toujours l’argent quand il veut bien payer…
Toutefois, au vu des nombreuses conditions, on constate qu’il s’agit d’un dispositif complexe, qui n’est pas à la portée de toutes les universités, et par conséquent de tous les doctorants.

La menée de l’expérimentation sur les sites de Bordeaux I et II montre bien que le jeune chercheur s’engage sur un chemin pavé d’obstacles, un parcours du combattant dans la pêche aux entreprises. Arrêtons nous un moment sur le voyage de deux explorateurs aquitains, premiers bénéficiaires du « monitorat d’entreprise », afin de bien comprendre les implications importantes de ce type de dispositif.
L’idée prend « corps », avec la création de deux postes de moniteurs d’entreprise à Bordeaux, en 2006 : un poste en bio-technologie, pour Claire SAUCOURT (ED sciences de la vie, Bordeaux II), et un en informatique (ED Maths info, Bordeaux I) pour Mathias GERBAUX. Il a donc fallu une dizaine d’année pour pouvoir définir ces deux postes avant d’assurer la mise en place et les réajustements nécessaires dans la région Aquitaine. La recherche d’entreprises intéressées, l’accord sur la définition des missions, les modalités et les conditions de travail ne se sont pas faits sans difficultés. Les directeurs d’école doctorale, de certains laboratoires et les associations de doctorants ont joué un rôle crucial, en coordonnant la mise en œuvre du dispositif à travers la création d’un comité de pilotage constitué de 5 membres, dont la directrice de l’EIOE (Espaces, informations, orientations, et emplois), et en communiquant de façon spécifique auprès des PME de la région, et des institutions administratives locales. Le Conseil régional d’Aquitaine a ainsi accepté de soutenir le projet et de financer à hauteur de 50% le salaire des deux doctorants, « moniteurs d’entreprise ».

La réussite de ces deux dispositifs bordelais s’explique aussi par la présence de « personnes ressources », qui ont facilité la médiation entre le MEDEF, les entreprises locales, et le monde de la recherche : c’est le cas de la directrice de l’EIOE. Le dispositif s’adapte donc plutôt aux équipes d’accueil, qui ont déjà développé des relations avec les entreprises.

Ces multiples conditions laissent également à penser que la mise en place de 500 postes de « doctorant conseil » ne garantit pas qu’ils seront intégralement pourvus, ni que les entreprises, les laboratoires, ou les doctorants pourront s’approprier facilement ce dispositif expérimental. C’est certainement une bonne opération de communication du gouvernement en direction des entreprises, et du monde de la recherche. Mais rien ne peut certifier la réussite de cette initiative, notamment dans les sciences humaines et sociales, sans la présence d’un ensemble de pré-requis, qui en faciliteraient l’application.
La généralisation de ce type de dispositif s’avère particulièrement délicate, à mettre en œuvre dans des sites universitaires, ne se prévalant pas des atouts des universités de Bordeaux I et II. Outre l’accès sélectif au dispositif (allocataire de recherche, à partir de la deuxième année par décision du ministère, connaissance des réseaux d’entreprise), il apparaît que les doctorants, les équipes d’accueil et les écoles doctorales des « sciences dures », ont une longueur d’avance par rapport aux doctorants et aux laboratoires des sciences humaines et sociales. La procédure complexe et longue n’est attractive ni pour les doctorants, ni pour les universités, et les entreprises. Enfin, il manque souvent une politique d’information, de valorisation et d’encadrement, au sein des universités et dans certaines régions, pour permettre une diffusion optimale de ce type de possibilité.

A ce jour, sur les sites de Bordeaux I et II, 5 monitorats d’entreprise ont été demandés pour 2007-2008. Mais aucun ne concerne des doctorants issus des disciplines sociales et humaines. Comme le souligne Claire SAUCOURT « on a été contacté par de nombreux doctorants de SHS, qui se sont montrés très intéressés par le dispositif, mais comme c’étaient des doctorants non financés, cela posait un problème d’ « assurance » …. On ne peut donc pas à l’heure actuelle leur proposer de réaliser de type de mission. » Reste donc encore à trouver des terrains et des missions en entreprise, adaptés au profil et aux compétences des doctorants issus des SHS…Et là encore ce qui paraît le plus plausible est de réorienter les doctorants non financés vers des bourses CIFRE….et des sujets de recherche considérés comme « rentables » par les entreprises. C’est à ce prix que le dispositif peut s’avérer bénéfique pour ces doctorants.

Sur les sites de Bordeaux I et II, les directeurs de thèse et les étudiants se sont montrés particulièrement méfiants quant à la mise en place du « monitorat d’entreprise ». En effet, la démarche s’avère coûteuse pour les doctorants, qui doivent « travailler plus » sans pour autant travailler directement sur leur sujet de thèse. Notons ainsi que la proportion du temps passé en entreprise par rapport au temps de recherche est de 15 %. C’est donc du temps en moins pour le travail de recherche. Les directeurs de thèse, quant à eux, estiment que le doctorat vise avant tout à former des professionnels de l’Enseignement supérieur et de la Recherche. Dans ce cadre, l’intérêt de la démarche s’avère moindre, voire contre-productive pour ceux qui souhaitent privilégier une carrière à l’université ou dans un organisme public de recherche. Comme le soulignait l’article de Jean Jacques PAUL et Cathy PERRET, sur l’insertion des docteurs sur le marché du travail, « les docteurs financés par une entreprise se retrouvent dans une position relativement défavorable en termes d’emploi lorsqu’ils ne réussissent pas à intégrer une entreprise dans la mesure où ils ont moins de chance de partir en stage post doctoral à l’étranger ou d’accéder à un emploi dans l’enseignement et la recherche publique ». C’est donc bien aussi les mentalités à l’intérieur de l’université qui participent à la non valorisation du doctorat dans le monde de l’entreprise. Le système des CIFRE étant déjà perçu comme la marque d’un désintérêt de la filière académique.

On peut donc rester perplexe quant à la mise en œuvre et l’attractivité de ce dispositif pour l’ensemble des acteurs concernés, mais aussi et surtout quant à la faisabilité et l’intérêt de ces démarches pour les SHS. Une évaluation du dispositif est prévue par le ministère en 2008. Plus globalement c’est le problème de la distinction ou non de deux types de doctorats : doctorat académique et doctorat professionnel. Même si en pratique cette sélection s’opère déjà du côté des directeurs de thèse, de tels dispositifs peuvent encore aggraver cette situation et continuer à pénaliser l’ensemble des doctorants et des docteurs dans leur insertion hors du milieu académique. Nous savions qu’on considérait certains jeunes chercheurs comme indignes de poursuivre une carrière académique, nous donnons la possibilité aux entreprises de refuser ceux qui ne suivraient pas une voie d’excellence CIFRE ou doctorant conseil. Nous avons peur que la possible valorisation généralisée des compétences du doctorat dans l’académique, et hors académique, ne se réalise pas. Appelée de nos vœux, elle passe par la professionnalisation du doctorant. Au contraire on craint l’émergence de deux filières d’excellence, qui interdiraient encore plus toute reconversion. Rappelons que dans le cadre du processus de Bologne, les discussions autour du doctorat se refusent à distinguer deux types de doctorat. Souhaitons que la France ne fasse pas preuve une fois de plus d’exceptionnalisme.