Association Nationale des Candidats aux Métiers de la Science Politique (ANCMSP)

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"Le niveau monte !"

Diffusé par l'ANCMSP le lundi 23 juin 2008 · Imprimer

Pierre Sadran, professeur des universités à l’IEP de Bordeaux, a présidé le CNU durant quatre ans. Pour Système D, il revient sur cette expérience.

Quel bilan général tirez-vous des 4 dernières années de qualification des thèses en section 04 ?

Deux tendances se sont nettement affirmées au cours de la durée du mandat de la précédente section du CNU : un sensible accroissement du nombre des dossiers présentés, et une augmentation du nombre des qualifications délivrées. Sur le premier point, alors qu’au cours de l’exercice précédent, la section 04 examinait en moyenne environ 150 dossiers par session (152 effectivement présents en 2001 par exemple), c’est autour de 200 dossiers que se situe aujourd’hui cette moyenne (213 candidatures effectives en 2005 par exemple). Sur le second, le nombre des qualifiés est passé de 63 en 2003 à 98 en 2007. Cela veut dire que, globalement, « le niveau monte », et que les thèses présentées sont de plus en plus « professionnelles ». De plus les dossiers, qui comprennent d’autres travaux que la thèse, témoignent de cette professionnalisation croissante des docteurs en science politique. On ne peut que s’en féliciter, même si ces évolutions aggravent les difficultés des débouchés académiques.

La dispersion géographique des lieux de soutenance des thèses retenues pour la qualification est suffisante pour qu’on puisse dire qu’être issu d’un établissement « périphérique » n’est pas, en soi, un handicap. Néanmoins, les deux tiers des qualifiés proviennent de 7 établissements. Trois parisiens (l’IEP de Paris, Paris 1 et l’EHESS) et quatre provinciaux (Bordeaux, Grenoble, Lille et Rennes). En 2007, l’Ecole doctorale de l’IEP de Paris a obtenu un taux de succès remarquable, et d’une façon générale, les IEP, notamment les quatre déjà cités forment une proportion croissante des docteurs qualifiés. Le genre n’a pas d’incidence décelable sur les probabilités de qualification, puisque la répartition « genrée » des qualifiés est la même que celle des candidats (grosso modo, 60% d’hommes et 40% de femmes).

Selon vous, les conditions d’évaluation des thèses sont-elles satisfaisantes ?

Les chiffres cités plus haut témoignent de la lourdeur des tâches remplies par les membres du CNU. La section 04 compte 24 membres, ce qui, compte tenu de la règle du double rapport, signifie qu’à l’heure actuelle, chaque rapporteur doit traiter environ 20 dossiers en moyenne. Il serait évidemment souhaitable que l’augmentation sensible des candidatures s’accompagne d’une modification du nombre des membres de la section qui devrait à mon sens passer à trente. Aujourd’hui, un membre de la section consacre deux mois pleins chaque année à cette fonction… En regard, le CNU est scandaleusement dépourvu de moyens. C’est ainsi qu’il faut que le président « se débrouille » à chaque session pour trouver une salle pouvant accueillir, pendant presque une semaine, la section ; or les établissements, qui ont leurs propres contraintes, sont de moins en moins disponibles pour les mettre à disposition. Les personnels du ministère font ce qu’ils peuvent et sont parfaitement compétents et de bonne volonté, mais n’ont eux-mêmes aucun moyen disponible pour le CNU. Tout ceci est supporté, dans la tradition universitaire, par un mélange de grand dévouement au service public et d’ironie désabusée. Mais il est très clair qu’il faut absolument évoluer vers l’exemple du Comité national du CNRS, qui fait un travail analogue dans des conditions matérielles autrement satisfaisantes.

Quelle réflexion le CNU a-t-il eu sous votre présidence à propos des débouchés professionnels, notamment académiques, des docteurs qualifiés ?

La section y réfléchit et s’inquiète du décalage existant entre le nombre des qualifiés et celui des postes offerts. Elle a cependant choisi de ne pas contingenter l’un (nombre des qualifiés) en fonction de l’autre (nombre des postes offerts, que d’ailleurs on ne connaît ni avec précision, ni avec certitude lors de la session), pour plusieurs raisons. Une raison de droit tout d’abord ; c’est seulement dans un concours que l’on doit raisonner en valeur relative des candidats (puisqu’il y a dans toute procédure de concours un contingent de places préétabli). Le CNU a pour mission de dresser une liste d’aptitude, ce qui n’est pas la même chose, et ne peut donc pas fixer de quota de qualifications à l’avance. Au-delà de cette considération juridique, qui a son importance, il serait inéquitable de le faire, car, n’auditionnant pas les candidats, le jury (en l’occurrence la section) n’a pas les moyens de comparer leurs mérites. Elle peut seulement juger de leur niveau, et se prononcer sur le point de savoir si leurs travaux attestent de leur aptitude à candidater sur un poste de Maître de conférences. Au surplus, la qualification est un label de qualité, et une reconnaissance, dont il serait injuste de priver ceux qui la méritent en fonction du nombre estimé des postes disponibles. Et la validité du choix fait par la section 04 apparaît bien lors de la procédure d’appel devant le Groupe (les bureaux des quatre sections du groupe 1, qui auditionnent les candidats recalés deux fois). Les appels contre les décisions prises par la section 04 y sont rares, comparativement à ceux qui émanent des candidats juristes.

En termes professionnels et personnels, que vous a apporté cette présidence ?

Tout d’abord, il m’a semblé utile de faire un rapport annuel informant la communauté des politistes, et en premier les candidats eux-mêmes, du fonctionnement de la section. Sans succomber au mythe de la totale transparence, il était nécessaire de lever un coin du voile. Je saisis l’occasion que vous me donnez pour diffuser auprès des candidats la « check-list » des recommandations pratiques émanant du CNU 2003-2007. Elle ne lie pas l’actuelle section, bien entendu, mais je suis convaincu qu’elle la fera sienne sans problème. C’est délibérément que je l’ai formulée à la manière des dix commandements du candidat à la qualification (cf. encadré ci-après). Personnellement, je n’ai tiré aucun avantage de carrière de ma présidence du CNU, n’ayant plus à attendre aucune promotion. Pour l’anecdote, compte tenu de ce que sont les remboursements de frais par le ministère, la participation au CNU, pour un provincial au moins, représente un coût. En revanche, la satisfaction est grande de disposer d’un observatoire privilégié de la science politique en train de se faire, d’une part, et de s’autoriser à croire que l’on a facilité l’échange et la délibération entre collègues de sensibilités aussi diverses, d’autre part. La vie d’une section du CNU n’est pas un long fleuve tranquille : on a donc parfois le sentiment d’être utile quand on tient la barre.

En conclusion, je suis convaincu que, dans l’idéal, il conviendrait, surtout en science politique (mais cela vaut au-delà), de remettre à plat toutes les procédures de recrutement et d’évaluation. La stratification de modifications partielles n’est pas satisfaisante. A mon sens, il faut conserver le principe d’une évaluation par un collège de représentants élus (au moins partiellement) par la profession. Par ailleurs, en ce qui concerne la promotion de la discipline, les politistes doivent exploiter au maximum les ressources offertes par les Ecoles doctorales qui constituent la structure la plus adéquate de valorisation. Mais chacune de ces idées demanderait plus d’espace et de temps pour être correctement argumentée.