Association Nationale des Candidats aux Métiers de la Science Politique (ANCMSP)

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Ne passe pas ta thèse d’abord !

Edito

Diffusé par l'ANCMSP le lundi 23 juin 2008 · Imprimer

Beaucoup d’entre nous l’ont lu avec régularité et plaisir : le blog « passe ta thèse d’abord », tenu par une doctorante puis jeune docteure sans poste, décrivait par le menu les états d’âmes, les épreuves, les plaisirs éprouvés par un aspirant chercheur en science politique. Le titre de ce blog renvoie au leitmotiv entendu maintes fois par les jeunes chercheurs : afin d’exister un tant soit peu, il faut être docteur. Et bientôt, avoir effectué au moins un contrat postdoctoral… Mais aussi au leitmotiv que serinent tous les parents : « passe ton bac d’abord ». Manière de dire que des études longues, et de plus en plus longues, sont un sésame indispensable à la réussite personnelle et sociale.

Dans cet ordre d’idée, conseilleriez-vous à votre petit frère ou petite sœur, ou à votre fils ou fille de faire un doctorat ? La réponse me semble de moins en moins évidente.

Tout d’abord – mais il s’agit là d’une évolution de long terme et non récente -, le doctorat est de moins en moins un diplôme socialement valorisé. Les connotations qu’il véhicule sont assez largement négatives : faire une thèse est souvent considéré comme une manière de prolonger ses études et de ne pas quitter le monde étudiant. Plus généralement, faire un doctorat, même lorsqu’on est rémunéré, est rarement considéré comme une activité professionnelle en dehors, et parfois même au sein du monde académique. Les possibilités de valorisation de cette expérience en dehors de l’université demeurent très limitées, malgré les incantations ministérielles.

Outre cette faible rétribution symbolique offerte aux docteurs, il faut reconnaître que les rétributions matérielles sont également assez faibles, comparativement à d’autres métiers exercés par des diplômés à bac+5. D’aucuns diront qu’on ne devient pas enseignant ou chercheur par amour de l’argent. Sans doute. Il reste que la comparaison avec ses camarades d’études est souvent peu flatteuse pour le docteur…

Ensuite, l’aventure doctorale est hasardeuse. On ne sait jamais, en s’engageant dans une thèse, comment (et dans quel état psychologique) on en sortira. Compte tenu de l’état du marché académique, soutenir une thèse, même très bonne, n’est pas une garantie de pouvoir poursuivre une carrière universitaire. Or, arrivé à plus de trente ans (rappelons que l’âge moyen de recrutement comme maître de conférences est de 32 ans), il est légitime de vouloir acquérir une certaine stabilité professionnelle et personnelle. Mais la nouvelle doxa veut que le bon chercheur effectue une « mobilité » géographique et institutionnelle importante avant son premier poste stable. Du coup, cela prolonge l’incertitude et rend difficile d’avoir des projets personnels – pour les femmes sans doute encore plus que pour les hommes.

Enfin, le sens même du métier d’enseignant-chercheur est en crise aujourd’hui. Les conditions d’enseignement sont souvent difficiles, dans des universités auxquelles on n’a jamais vraiment donné les moyens de la massification. La mystique du service public, de l’éducation pour tous, de la recherche désintéressée, est difficile à épouser lorsqu’on a lu La reproduction. Le pouvoir politique envoie des signes perçus comme négatifs par une large partie de la communauté universitaire – qui n’a bien souvent de communauté que le nom, tant de nombreux enseignants-chercheurs se plaignent de la mauvaise qualité des relations humaines dans les institutions universitaires.

Au final, il est probable que peu d’entre nous conseilleraient à leurs proches de faire un doctorat. Et de fait, beaucoup de responsables de masters ou de formations doctorales le constatent : il est de plus en plus difficile d’attirer les meilleurs étudiants en doctorat. Il est temps que les acteurs de la discipline réagissent !