Association Nationale des Candidats aux Métiers de la Science Politique (ANCMSP)

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Un conte d’hiver

Diffusé par l'ANCMSP le samedi 23 juin 2007 · Imprimer

Un conte d’hiver

Il était une fois, dans une contrée lointaine, une Dame de noble rang
qui rêvait d’accéder à la pairie. Pour cela, la plus glorieuse des
manières était de s’illustrer en un grand tournoi que les pairs du
royaume, tous les deux ans, organisaient pour admettre en leur sein
les plus valeureux gentilshommes et nobles dames. Quelquefois même, un simple roturier se distinguait suffisamment pour être accueilli parmi eux.

Or, le tournoi comptait plusieurs épreuves. Lors de la première, les
pairs désignés comme jurés compulsaient des documents attestant la
bravoure des impétrants. Cette première épreuve, la Dame en triompha
sans difficulté, tant elle avait déjà mérité des honneurs du
royaume. Elle se préparait donc à passer la seconde épreuve, lorsqu’un
coursier vint lui porter une missive. La Dame l’ouvrit et lut qu’elle était
d’ores et déjà admise à la pairie, tant elle avait longtemps
défendue, de par le monde, la Justice et la Vertu. En effet,
gentilhommes et nobles dames pouvaient aussi accéder à cet honneur de cette manière, qui les privait certes de la gloire de triompher dans
la lice, mais leur apportait la même rente et les mêmes privilèges. La
Dame alors se réjouit et écrivit aussitôt au Duc qui présidait l’assemblée des pairs pour lui dire qu’elle quittait le tournoi.

Cependant, il fallait que l’heureuse nouvelle fût confirmée par un
édit royal. Or le Roi avait alors fort à faire avec un ministre
rebelle et ne oubliait d’honorer comme il se doit ses
gentilshommes les plus méritants. La Dame prit peur, crut que
l’édit n’arriverait plus et écrivit à nouveau au Duc pour lui annoncer
qu’elle se présenterait finalement dans la lice. Mais celui-ci lui
répondit qu’il ne pouvait accepter cela sans déshonneur pour lui et
grande injustice pour les autres gentilshommes et nobles dames qui
concouraient encore. La Dame s’emporta, cria vengeance, et le
Duc craignit qu’elle ne se rebellât et que de cette petite querelle ne naquît grosse guerre. Il fit donc inscrire sans bruit la Dame, pour qu’elle se présentât au concours parmi les autres gentilshommes
et nobles dames.

Mais la Dame, fort affairée, resta en son château le jour du
tournoi. Le Duc étonné la fit mander et, confuse, elle obtint de se
présenter à nouveau pour montrer sa bravoure devant les pairs
assemblés. Ce qui eut lieu un mois après que les autres gentilshommes
et nobles dames eurent concouru. La colère fut grande de par le
royaume, car le grand tournoi devait juger gentilhommes et nobles
dames sans que l’un pût profiter de quelque avantage que ce soit. Or, trente jours et trente nuits de plus à s’entraîner à la quintaine
n’étaient pas un mince atout.

Mais, quoique les couloirs des châteaux et des cloîtres bruissassent
de mots déplaisants, nul n’osa crier ouvertement justice. Ceux qui ne
voyaient dans le grand tournoi qu’une pitrerie de jongleurs et de
ménestrels clamaient qu’il n’y avait rien d’autre à en espérer, et de tout cela ils parlaient comme d’un cirque. Et même ceux qui croyaient en la
valeur du tournoi n’osaient dire mot, car l’amitié, l’intérêt, la
peur ou la lassitude leur fermait la bouche. Quant aux nombreux petits écuyers qui vivaient en se louant de seigneur en seigneur, couchant aux écuries et dînant de pain dur, comment auraient-ils protesté, eux qui ne rêvaient que d’être un jour anoblis afin de récolter le fruit de leurs prouesses ?

À la fin, l’édit royal parut et la Dame rassurée put quitter la partie et rentrer en son château, désormais et pour de bon admise à la pairie. Tout finissait pour le mieux. Mais qu’il y eût en cette aventure, comme en mille autres, de quoi rester songeur sur les us et moeurs du Royaume, qui en doutait ?

MORALE :

Si dans ce conte-là d’aucuns se reconnaissent,

Qui faudra-t-il blâmer ? Les gueux qui l’ont écrit ?

Ou les nobles froissés qui poussent les hauts cris

En oubliant à quoi oblige la noblesse ?