Association Nationale des Candidats aux Métiers de la Science Politique (ANCMSP)

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Mobilisation des titulaires et invisibilisation des jeunes chercheur·se·s dans le mouvement actuel

Diffusé par l'ANCMSP le vendredi 14 février 2020 · Imprimer

Cher·e·s collègues, 

Depuis le début de l’année, les mobilisations contre la réforme des retraites et la LPPR s’amplifient dans l’ESR, structurées autour de multiples collectifs de précaires ou d’organisations inter-catégorielles demandant l’amélioration des conditions d’enseignement et de recherche pour les titulaires comme pour les non-titulaires. L’ensemble des collègues mobilisé·e·s semblent se retrouver autour d’une revendication commune : l’augmentation massive des postes d’enseignant·e·s-chercheur·se·s mis au concours chaque année. 

Comme précisé dans notre dernier communiqué, l’ANCMSP se joint évidemment à cette revendication, qui est portée depuis bien longtemps par la plupart des syndicats de titulaires. Cependant, se concentrer sur ce seul impératif invisibilise les revendications propres aux vrai·e·s “jeunes chercheur·ses” de l’ESR, c’est à dire les doctorant·e·s et docteur·e·s sans poste. 

Invisibilisation des revendications 

Les cinq à dix premières années de carrière dans l’ESR - c’est-à-dire dès la première année de doctorat - devraient être au coeur des mesures visant à rendre la recherche “attractive” et à assurer des conditions de travail et de vie décentes à celles et ceux qui prennent une part sans cesse croissante de la charge d’enseignement. Nous le répétons : la création de contrats doctoraux pour tou·te·s les doctorant·e·s, l’abrogation du statut d’ATV et la création d’un statut de post-doc véritablement protecteur sont les mesures les plus urgentes, et nous nous inquiétons de les voir si peu défendues.

Au lieu de cela, les prises de position (exprimées à travers d’innombrables tribunes, lettres ouvertes, motions, etc.) qui occupent le devant de la scène médiatique concernent principalement les enseignant·e·s-chercheur·se·s déjà en poste, c’est-à-dire celles et ceux qui sont relativement les plus doté·e·s de l’ESR : modulation de service, indépendance de la recherche, préservation des libertés académiques, rôle du HCERES, financement par projet vs crédits récurrents, maintien ou suppression du CNU, fusion du corps de Maître de conférences avec celui de Professeur d’université, revalorisation salariale ou indemnitaire des enseignant·e·s chercheur·se·s titulaires, place des procédures d’évaluation dans la recherche, etc. 

Prises isolément, ces revendications sont pour la plupart légitimes. Pour l’ANCMSP, elles relèvent malgré tout d’une forme d’“effet Matthieu” : les plus doté·e·s défendent les intérêts des plus doté·e·s, sans guère se soucier des revendications de leurs collègues précaires. Dans un contexte de médiatisation croissante des problématiques de l’ESR et de multiplication des actions, l’invisibilisation de ces revendications pour le moins anciennes au sein de la mobilisation nous fait par conséquent douter de l’orientation du mouvement actuel, et de ce que les précaires (pourtant mobilisé·e·s) ont véritablement à y gagner.

Points aveugles des modes d’action. L’exemple du non-recrutement des vacataires 

Prenons pour exemple les revendications concernant les vacataires, qui s’appuient d’ailleurs bien souvent sur l’expertise produite par l’ANCMSP et la CJC sur la question [1]. La proposition de titulaires [2] d’arrêter de recruter des vacataires et celle de collectifs de précaires [3] d’arrêter d’accepter des vacations nous semblent problématiques à double titre. D’abord parce qu’elles pénalisent avant tout celles et ceux qui dépendent économiquement ou professionnellement de ces contrats. Ensuite parce qu’elles ne sont nullement doublées de préconisations quant au remplacement de ces vacations, et laissent donc supposer qu’aucune solution n’existe en dehors de la création de postes permanents.

En attendant que le ministère ne crée les milliers de contrats doctoraux, de postes d’ATER et de postes permanents manquants, que faire donc des milliers de doctorant·e·s et docteur·e·s qui continuent à effectuer des vacations, payées 29 centimes sous le SMIC [4] ? A très court terme, les CDD d’enseignement permis par la loi LRU permettent a minima d’assurer une contractualisation aux vacataires (avec des fiches de paie, une mensualisation et un minimum de droits sociaux). Les Universités de Bordeaux et de Paris 1 ont obtenu la création de ces CDDs d’enseignement (même si leur mise en oeuvre laisse beaucoup à désirer) en substitution des vacations. Ceci n’est pas arrivé par hasard : à Paris 1, cela a été obtenu à la suite d’une rétention des notes menée par les doctorant·e·s et docteur·e·s enseignant·e·s. A Bordeaux, la grève d’une soixantaine de chargé·e·s de TD, la médiatisation et la menace d’une rétention ont permis l’instauration du rapport de force nécessaire.

Quelle efficacité des modes d’action ?

En effet, alors que les principales coordinations revendiquent une transformation massive des dotations de l’ESR, il nous semble assez curieux d’observer la déconnexion fréquente entre revendications et modes d’action parmi les collègues mobilisé·e·s. Rappelons le classement concernant les modes d’action dans l’ESR, que nous avions établi l’année dernière à la même époque, en le mettant à jour. Selon nous, les modes d’action peuvent être classés en deux catégories :

  • Ceux qui peuvent contribuer à une forme de visibilité, mais ne suffisent pas à faire trembler quiconque à Bercy ou rue Descartes : changement de la signature électronique ; tribunes dans Libération ou Mediapart ; activisme sur les réseaux sociaux ; grèves d’une journée, qui pour les enseignant·e·s chercheur·se·s s’apparentent davantage à de l’absentéisme tout en étant payé·e·s ; performances ; flashmobs ; happenings, etc.
  • Ceux qui fonctionnent et nous donnent un pouvoir de nuisance et une éventualité de nous faire entendre : grève prolongée ; rétention des notes ; perturbation des lieux de décision (notamment des conseils d’administration des établissements) ; blocages et occupations de nos lieux de travail ; provocation d’un chaos administratif par des démissions massives de directeurs de laboratoires (comme en 2004, avec le mouvement « Sauvons la recherche ») ou par des grèves prolongées (comme en 2009, de la part des enseignant·e·s-chercheur·se·s contre la modulation de service).

A cette dichotomie peuvent s’ajouter quelques observations, faites précédemment au sujet des modes de mobilisation de certain·e·s collègues titulaires. L’ANCMSP s’est positionné à plusieurs reprises contre les pratiques d’esbroufe militante entravant la possibilité d’une mobilisation d’ampleur. Il nous semble en effet que les mises en scène personnalisées, si elles ne sont pas complétées d’action politiquement ou matériellement coûteuses, ne permettent pas la création d’un véritable rapport de force avec le gouvernement et avec nos employeurs publics. Sans abandonner complètement les stratégies médiatiques, il nous semble que s’en contenter s’avère contre-productif. Ces stratégies servent alors prioritairement les positions des titulaires mobilisé·e·s en leur assurant profits symboliques et rétributions militantes à peu de frais.

En finir avec l’esbroufe militante

Il existe pourtant de nombreux moyens à disposition des titulaires, comme des non-titulaires, pour dépasser l’esbroufe et mettre en place des actions efficaces, dès aujourd’hui  : 

  • Au niveau organisationnel  : faire réellement grève en premier lieu (ce qui inclut l’enseignement), cesser de déléguer le travail militant effectif aux jeunes chercheur·se·s et aux étudiant·e·s, ne pas continuer à faire les “profs” dans l’espace militant, en soumettant les intérêts des jeunes chercheur·se·s et/ou des étudiant·e·s à ceux des titulaires, assumer le caractère situé des revendications (par exemple sur la LPPR), et soutenir parallèlement les mobilisations des doctorant·e·s, docteur·e·s sans poste, étudiant·e·s, BIATSS et de l’ensemble des personnels administratifs contre la précarité. 
  • Au niveau local : ouvrir un dialogue autour des modalités de recrutement des personnels enseignant·e·s au sein des composantes, intégrer les personnels précaires (non-contractuel·le·s) dans les discussions et instances représentatives concernées, mettre en oeuvre un rapport de force avec les présidences d’universités pour abolir le recours à la vacation et son remplacement par des contrats plus stables (CDD a minima) : autant d’actions concrètes et à la portée de tou·te·s pour lutter contre la précarité de nos secteurs. Rappelons que rien n’empêche juridiquement les universités d’augmenter les rémunérations des vacataires, au moins pour prendre en compte toutes les tâches non payées (corrections, surveillances, réunions pédagogiques, notamment) actuellement réalisées par les doctorant·e·s et docteur·e·s sans poste. 
  • Au niveau national, enfin, la mise en scène et les mobilisations concrètes peuvent se doubler d’autres actions rentables : des prises de contact avec les interlocuteurs institutionnels, et des rendez-vous de négociation menés en parfaite transparence semblent être le strict minimum pour obtenir la satisfaction des revendications ; la discussion et la transparence avec les divers organisations, associations, syndicats et collectifs représentatifs des personnels mobilisé·e·s (titulaires ou non), ainsi que les prises de contact avec les associations ayant de longue date produit de l’expertise sur la question des jeunes chercheur·se·s dans l’ESR (comme l’ANCMSP ou la CJC), permettraient également de produire des fronts communs pour les combats qui peuvent être menés de concert, et de ne pas réinventer la roue à chaque nouveau mouvement social contre la précarité universitaire.

Pour finir, rappelons que les non-titulaires ont à leur disposition des moyens d’action qui leur sont propres, au premier desquels la rétention des notes, qui permettent de se rendre visible, de bloquer la machine administrative, et de se donner un levier de négociation avec leurs employeurs et/ou supérieur·e·s pour défendre des intérêts distincts. Nous vous rappelons à ce titre l’existence de notre page de suivi des mobilisations locales des jeunes chercheur·se·s, que vous pouvez remplir en nous faisant part de tout mouvement, collectif, association ou syndicat de jeune chercheur·se de vos universités non-encore répertoriés.

Toutes ces actions, si elles ne revêtent pas le piquant des mises en scène symboliques et des interventions médiatisées, seraient pourtant efficaces pour se battre contre la précarité universitaire. Si l’on veut réellement faire barrage aux réformes et obtenir des améliorations des conditions de travail des plus précaires, les discours ne suffiront pas : faisons grève réellement, aussi longtemps que nécessaire, dans tous les établissements et au sein des laboratoires, et construisons un réel rapport de force face aux directions et au gouvernement [5]. L’ANCMSP se tient en tout cas à la disposition de quiconque souhaiterait avancer dans ce sens. 

[1Notamment sur notre estimation du nombre de postes manquants dans l’ESR et sur le communiqué de la CJC portant sur les vacataires du supérieur.

[4Actualisation de notre précédent calcul : Montant de la vacation : 41,41 euros brut / heure ; Montant du SMIC depuis le 1er janvier 2020 : 10,15 euros brut / heure ; 1 HETD correspondant 4,2 heures de travail effectif (selon l’arrêté du 31 juillet 2009), alors l’heure de travail effectif est rémunéré 9,86 euros brut, c’est-à-dire 29 centimes en dessous du SMIC.

[5Des associations et collectifs ont récemment adressé des demandes proches aux titulaires de l’ESR, parmi lesquels l’AECSP, les Précaires de l’ESR IDF, des étudiant·e·s de l’UFR LAC (Paris 7)